La Fabrique Culturelle

Concours de l’Interlettre 2018

Les Correspondances d'Eastman

Les Correspondances d’Eastman inspirent la littérature, la réflexion, le débat et l’écriture. Cette année, La Fabrique culturelle est devenue partenaire du Concours de l’Interlettre, un concours qui invite les citoyens et les citoyennes à participer en envoyant une lettre sous le thème «Les coulisses d’un roman québécois». Voici cinq magnifiques lettres, dont celle de la grande gagnante, Myriam Lefebvre, qui a remporté un prix de 500$.

Myriam Lefebvre – Gagnante

à Fanie Demeule pour Déterrer les os

Salut Fanie,

Tu ne me connais pas. J’ai lu ton livre en cachette à la bibliothèque, presque d’une traite! Il n’était pas dans la section pour enfant, mais il traînait sur le chariot de livres à ranger. Maman ne s’est pas rendu compte que c’est un livre pour adultes. Je pense que les pamplemousses roses sur la couverture y sont pour quelque chose, et puis «Déterrer les os», ça fait bien plus histoire policière! Même si j’ai juste 10 ans, je regarde toujours Un tueur si proche à la télé, maman me laisse faire.

Le mois passé, mon oncle Larry m’a dit que ça paraissait que je grandissais. Il m’a dit en riant que j’étais rendue avec de bonnes cuisses. «Va falloir que tu fasses attention si tu ne veux pas devenir grassette comme ta tante Pauline!» Ça m’a donné la nausée. Comme lorsque j’ai fait le spectacle de chorale à l’école et que je suis tombée en bas de l’estrade en plein milieu de La complainte du phoque en Alaska. J’aurais tellement voulu ouvrir une trappe secrète et laisser mon corps s’échapper en dessous de la scène. La honte. Moi, Fanie, je la trouve belle, ma tante Pauline.

J’ai lu ton livre et j’ai pris tes trucs en note. J’ai demandé à maman de me mettre dans mes lunchs une salade verte sans vinaigrette, avec une clémentine. Tu as écrit qu’avec ça, tu ne sentais plus rien de la journée. C’est exactement ce que je veux, ne plus rien sentir. Tu dis que le froid aussi, ça fait maigrir. J’ai pris les couvertures de mon lit et je les ai foutues dans le fin fond de mon garde-robe. Je suis débarrassée. Je suis trop grosse pour dormir avec de la flanelle. J’ai ouvert la fenêtre de ma chambre pour que le vent capture mon corps et qu’il mange toute ma graisse pendant la nuit. Comme un prédateur envers sa proie. S’il pouvait faire -40 plus souvent, je serais vraiment contente!

La semaine prochaine, c’est ma fête. Je t’écris parce que maman va me faire un gâteau aux carottes, mon préféré. Je parie que c’est lui le coupable. C’est lui qui est resté cramponné à mes cuisses. Dix ans de gâteaux aux carottes, ça en fait du crémage en dessous de la peau! Chaque bouchée que j’avale, c’est comme si je prenais la pompe pour gonfler le matelas de camping à papa et que je me pompais un coup d’air dans les cuisses. Elles vont finir par éclater. Cette année, je veux dégueuler.

Fanie, comment on fait pour vomir?

Lili, 10 ans


Charlotte Beauchemin

à Yann Martel pour L’histoire de Pi

 

Salut Yann,

C’est Richard. Richard Parker.

Tu dois être vachement étonné, enfin, tigrement étonné que mes pattes puissantes aient pu agripper un si petit stylo, le temps d’étaler quelques mots sur ce parchemin. Peut-être m’as-tu donné un caractère plus humain que tu ne l’aurais souhaité.

Yann, j’exige des changements. Il faut immédiatement que tu retires ton livre des librairies et que tu en publies un nouveau qui adhère à mes convictions. Quand j’ai auditionné pour ton roman, il y a de cela quelques années, tu m’avais promis que je pourrais participer activement à la création du script. J’avais des idées grandioses qui auraient fait de toi l’auteur du siècle. Je peux comprendre que tu aies trouvé certaines de mes trouvailles quelque peu farfelues. J’admets que l’océan de chèvres et d’antilopes aquatiques que j’avais délicieusement inventé aurait fait tanguer la crédibilité de ton histoire déjà difficile à croire.

Dans ton nouveau roman, est-il possible de s’échouer ailleurs qu’au Mexique? Ne pourrais-tu pas trouver un endroit plus satisfaisant pour un tigre du Bengale? L’Afrique, par exemple. Je suis sûr que je m’y plairais dans la savane. Si tu ne veux pas changer le cap de ton histoire, offre-moi au moins le billet d’avion pour retourner à ma terre natale. L’Inde me manque.

Yann, je peux vivre avec tous ces petits désagréments. Mais pas avec la fin de ton roman. Quand le souffle de tes mots nous a portés sur le rivage, 227 jours après le naufrage du Tsimtsum, un lien puissant s’était formé entre Pi et moi. Sans ce garçon, j’y aurais laissé ma fourrure. À notre arrivée, je voulais honorer ce petit être qui avait risqué sa vie à tous les jours pour m’empêcher de sombrer dans les eaux troubles du désespoir.

Quand je me suis arrêté, à la lisière de la jungle, il attendait mes adieux. Un simple regard aurait suffi. Mais cela n’a pas été le cas. En deux coups de crayons, tu m’as rayé de sa vie pour toujours.

Yann, sens-tu la tristesse de Pi chaque fois qu’un lecteur en arrive à ce moment? L’océan de larmes que ce dénouement engendre est superflu. Il y a déjà assez d’eau dans ton histoire. Ravale certains mots et laisse-moi lui faire un adieu tel qu’il le mérite. Je t’en serais éternellement reconnaissant, parole de tigre.

Ton ami,

Richard Parker


Maude Dufour-Gauthier

à Réjean Ducharme pour L’avalée des avalés

 

Bérénice, ma belle ensauvagée,

Je t’écris dans l’urgence. Je t’écris pour te dire que l’Armée vaincue a gagné ta guerre. La frontière s’est désagrégée : la reliure s’est défaite, les marges sont tombées, la page couverture n’a rien pu retenir. Tu as débordé le livre. Et maintenant, tu existes avec et en dehors, à travers et contre, au-dedans et tout autour. Tu as gagné parce que je t’ai défaite, refusée, abandonnée cent fois avant de te lire d’une traite – de gauche à droite sans expirer sans respirer – chaque mot, chaque ligne, chaque page. Oui, page par page, j’ai tout avalé. Je t’ai déchirée en mille milliards de miettes, des bouts de papier que j’ai déposés sur ma langue pour goûter ton encre azur, te dissoudre dans ma salive, te survivre dans l’extase de savoir que j’absorbais chacun de tes mots-mondes.

Mais ils m’ont prise, ils m’ont semée dans le ventre, et ta flore s’est étendue. Les pissenlits ont fleuri entre mes vertèbres, le trèfle a recouvert mes parois, la chicorée a pénétré mon col, les branches des pins argentés se sont faufilées entre mes côtes. J’ai vu leurs épines percer ma peau. Si tu savais la sensation: c’est délicieux comme ça fait mal, ce surplus de vie; ce cri qui me pousse en travers la poitrine, qui me grimpe l’œsophage pour venir bourgeonner juste ici, sur ma langue. Bérénice, j’ai des fleurs plein la gueule, le silène jailli par mes commissures. Je cherche mon souffle, et pour laisser l’air entrer, je dois ouvrir la bouche — grande — tellement béante, ma mâchoire se disloque, mon visage s’effondre et ma voix se perd dans la fulgurance de l’éclosion, dans le râle de mon inspiration. Ta langue a pris racine, mais je ne sais pas parler ta terre. Dis-moi comment traduire l’indéchiffrable, comment écrire pour que tu entendes, comment cueillir le mot sans l’arracher, sans le tuer. Dis-moi.

Je t’aime et te hais.

Pour toujours,

Marie V.


Fauve Jutras

à  Myriam Beaudoin pour 33, chemin de la baleine

Chère Éva,

Le vent du fleuve souffle fort, emmêle mes cheveux au même rythme que mes pensées. J’essaie de peser plus lourd dans mes chaussures, de peur de m’envoler. Une partie de moi veut croire que ça s’est passé ainsi. Que ton corps fatigué n’a pas su contrer la poussée des bourrasques, que ton esprit n’a pas pu ignorer leur appel.

Beaucoup de temps s’est écoulé depuis notre rencontre. Ton récit, cependant, reste ancré en moi. Ta voix résonne toujours au creux de mon oreille comme le bruit de la mer dans un coquillage.

Mon amour des lettres, je le tiens sans doute un peu de toi et des jours passés à éplucher tes correspondances pour découvrir ton histoire une parcelle à la fois. Toi, la douce et belle jeune femme d’une famille ouvrière. De toutes, c’est toi qu’il a choisie.

Onil Lenoir, le célèbre écrivain, t’a prise pour épouse. Et par amour, tu as tout laissé tomber. Tu t’es éloignée de ta famille, de tes croyances, de ton univers. Tu as tout abandonné pour être la femme dont il pouvait être fier.

Puis, tu l’as attendu. Des jours, des semaines, des mois, tu l’as attendu. Il voulait s’isoler pour écrire et a choisi L’Isle-aux-Coudres, le calme et le fleuve pour trouver l’inspiration. Loin de Montréal, loin de toi.

Pour te rapprocher de lui, tu t’es mise à écrire, toi aussi. Des lettres magnifiques, adressées à ton amour, pour que Nil se souvienne de la maison et de la femme qu’il avait laissée derrière. Des jours, des semaines, des mois. Des dizaines de lettres. Sauf qu’il ne revenait toujours pas. Les gens ont commencé à parler. Vos amis détournaient le regard, un regard plein de malaise.

Honte à eux! Ils ne le connaissaient pas comme tu le connaissais. Nil était plongé dans l’écriture de son livre, ensuite il reviendrait. Auprès de sa femme, auprès de celle qui l’aimait plus que tout. Ce n’était qu’une question de temps. Mais voilà, le temps, il y en a parfois trop. Consommé en grande quantité, il fait tourner la tête. Il apporte solitude et ennui, crée un vide qui avale tout. Je suis restée près de toi alors que ton esprit commençait à s’effriter. Un peu plus chaque jour, tu perdais pied.

Au dernier moment, alors que ton corps répondait à peine, que la vie perdait son emprise sur toi, tu t’es rendue jusqu’à lui. Avec le reste de tes économies, avec ce qu’il te restait d’énergie, tu as remonté le fleuve jusqu’à cette adresse: 33, chemin de la Baleine. Où je suis maintenant. Je fais un pas de plus vers le vide pour voir les rochers tout en bas. J’étudie leur forme, leurs angles. Leur motif familier. Celui d’une cicatrice. Sur le côté de ta tête.

Je rentre dans l’auto, tremblante, pour écrire ces mots. Pour toi. Pour celle que tu étais. Pour ton amour infini, pour le meilleur et pour le pire.

Avec toute mon amitié,

Une lectrice fidèle


Florence Ouellet

à Anne Hébert pour Les fous de Bassan

 

Olivia de la Haute mer,

C’est le nom que tante Anne Hébert t’a donné. Ton nom de morte. Moi, ta cousine, ta presque sœur, je n’y ai pas eu droit. J’ai été Nora Atkins pendant quatorze années et quelques pétales d’une quinzième, glissés, compressés, fossilisés entre les pages des « Fous de Bassan». Nora Atkins. Mon être tient au creux de quatre syllabes comme dans le ventre de ma mère, au temps où elle mettait ses jarretelles pour sortir en ville et danser avec tous les beaux étrangers. À présent, c’est moi qui affriole le Soleil pour qu’il me laisse embrasser ses rayons, les enfiler comme des bas de soie, une nouvelle peau. Caresser tout ce dont j’avais envie dans ma vie de vivante. Olivia de la Haute mer, tu portes ton épitaphe comme un linceul depuis que tu t’es déclarée morte.

Mon corps est canicule. Le tien, marée de morteeau. Nous avons connu la même fin, à la différence que je n’ai laissé personne m’imposer de figure de style. Tu sais, je pense souvent à Griffin Creek, l’aberration qui nous a vues naître, puis fermenter. Au cousin Stevens qui s’est saoulé de nous comme un éléphant découvrant les fruits d’amarula. Le désir noir tapi au fond de sa pupille de garçon. L’odeur arrogante d’homme sous sa peau voyageuse. Sa main en étau sur ma gorge. C’est de sa faute si ces souvenirs me ramènent à toi. Stevens m’écœure, m’enrage comme le vent fou de la nuit où il a brisé ton cadavre de porcelaine avec son sexe. Tu serviras à jamais de cachette pour son secret d’enfant cleptomane, spécialiste en vol des trésors de filles: bérets crochetés blancs, connivence, vertu. Pourtant, c’est moi qui jouais les allumeuses. Toi, tu cuisinais et repassais pour quatre hommes comme leur rêve américain. Comment se fait-il que la bonne ménagère finisse violée et que la chipie aguicheuse soit morte vierge? Le sort nous a bien baisées, ce salaud. Je sais que tu n’aimerais pas que je m’exprime ainsi, mais reconnais d’abord que nous tenons la preuve que la vulgarité ne change rien, de toute façon. Ma bouche accueille Lettre 42 2 tous les mots, toutes les saveurs, tous les baisers qui me chantent, et c’est avec cette bouche que j’envoie paître les mécontents. Ne t’en fais pas, j’ai toujours ma force de naîssante pour rassembler ce qu’il te reste d’âme.

Olivia Atkins, tu existes encore. Moi aussi. Plus que tante Anne Hébert qui est morte elle aussi, plus que Dieu Lui-même qui a inventé le péché, nous vivons dans l’encre et le papier, là où il fait toujours 1936. La porte de nos tombeaux de Messies n’attend qu’un coup de vent ou quelques doigts curieux pour s’ouvrir. Se rouvrir à l’infini. Je danse sur la ligne bleue où le ciel devient Saint-Laurent, entre cap Sec et cap Sauvagine. Chaque regard qui s’y perd est une note de musique qui me souffle ma liberté. Il est temps que tu m’y rejoignes.

Je t’attends.

Nora