La Fabrique Culturelle

Le Festif! de Baie-Saint-Paul: un rêve audacieux

Avant de devenir l’événement couru par les foules qu’on connaît aujourd’hui, le Festif! de Baie-Saint-Paul est d’abord né, il y a 15 ans, de l’idée folle d’un étudiant universitaire. Clément Turgeon a tout lâché pour s’y consacrer, soutenu par un énergique comité de jeunes et par toute une communauté.

 

Le 8 août 2009, le Cirque du Soleil fêtait ses 25 ans en offrant un grand spectacle à Baie-Saint-Paul, L’éveil du géant. La compagnie de cirque mondialement connue est en effet née dans la région de Charlevoix avant de prendre son envol à l’international. Clément Turgeon se trouvait alors dans la foule. Le spectacle lui a fait une forte impression, au point de faire naître en lui l’idée de lancer un grand festival de musique.

L’histoire — digne d’un conte de fées à saveur punk rock — raconte que, le soir même, Clément a rencontré par un heureux hasard le maire de la Ville, a discuté avec lui de son projet, puis, convaincu de son idée, s’est lancé dès le lendemain dans la réalisation de ce qui allait être le Festif!. Deux semaines plus tard, le jeune homme quittait ses études en service social pour revenir dans son village natal et placer toutes ses énergies, en compagnie de quatre complices, à l’élaboration d’une première édition.

Ont embarqué dans cette folle aventure avec lui: Anne-Marie Dufour, maintenant directrice de production du festival; Marc Veillette, aujourd’hui administrateur; Myriam Fortin, actuellement directrice de Québec solidaire; et Louis-Filip Tremblay, coordonnateur des événements au Musée d’art contemporain de Baie-Saint-Paul.

 

Photo: Claudette Turgeon / Photo: Clément Turgeon

 

Clément n’en était pourtant pas à sa première expérience en événementiel: il avait participé à la production du festival Woodspunx au début des années 2000, dans Charlevoix, pour la maison des jeunes où il travaillait. L’événement, qui a eu lieu durant 10 ans, demeure mémorable pour toute une génération de la région.

Avant Woodspunx, plusieurs festivals figuraient déjà sur la feuille de route de Baie-Saint-Paul. Le Festival folklorique, dans les années 1960 et 1970, offrait des spectacles dans les cours et sur les balcons des résidences de la ville. Par la suite, la Fête foraine, créée par les fondateurs du Cirque du Soleil dans les années 1980, a animé les rues de la municipalité avec les prestations des artistes de rue.

 

Festival folklorique. Photo: BAnQ, Fonds Ministère des Communications

 

Des scènes marquantes

Quinze ans et autant d’éditions plus tard, Clément et Anne-Marie tiennent toujours joyeusement la barre du Festif!, qui est encore éminemment présent dans sa communauté. Chaque année, l’événement déploie des scènes dans des lieux inusités: dans des cours arrière, sur des balcons, dans les champs, au dépanneur… Bon an, mal an, des scènes s’ajoutent, et d’autres sont retirées délibérément pour les faire passer à la postérité.

 

The Blaze Velluto Collection. Photo: Jay Kearney — Le Festif!

 

Lorsqu’on demande à Clément quelles scènes ont été marquantes à ses yeux, il mentionne d’emblée la maison abandonnée, anciennement située sur la rue Sentier de l’Équerre. Les spectacles de Socalled et de Blaze Velluto y ont été présentés, avant que la maison ne soit démolie deux semaines plus tard.

 

NOBRO. Photo: Jay Kearney — Le Festif!

 

À ce palmarès figure également la Bétonnière Perron, située en plein
centre-ville, qui a été décorée d’une immense boule disco, et où La Fabrique culturelle a pu capter la prestation du groupe de punk rock féminin montréalais NOBRO.

 

 

Parmi les lieux de concert inoubliables, mentionnons aussi l’incontournable (et surréaliste) scène du Pit à sable, à laquelle il est possible d’accéder par autobus pour assister à des spectacles déjantés. L’équipe de La Fabrique culturelle y était d’ailleurs en 2022 pour la prestation de Gros Mené, qui a alors proposé son rock lourd devant une empilade de voitures accidentées.

 

 

Des spectacles et des artistes

Bien des spectacles ont laissé leur marque non seulement dans l’histoire du Festif!, mais également dans l’esprit de ce mélomane qu’est Clément. Par exemple, le spectacle en 2013 du groupe australien The Cat Empire a beaucoup contribué à la renommée du festival. Cette année-là, mis à part un passage au Festival international de jazz de Montréal au cours de sa tournée mondiale, la formation n’a fait qu’un seul autre arrêt dans la province: à Baie-Saint-Paul. Le public avait raison de se poser la question suivante: que pouvait bien avoir ce petit événement organisé hors des grands centres pour attirer un tel groupe? La suite fait partie de l’histoire.

 

Patrick Watson. Photo: Caroline Perron — Le Festif!

 

Au cœur de l’ADN du Festif!, il y a aussi les spectacles surprises. Si le Festival de musique émergente (FME) en Abitibi-Témiscamingue a été le premier à présenter ces prestations éclairs, le Festif! a rapidement emboîté le pas pour offrir lui aussi des sessions musicales impromptues. C’est d’ailleurs un spectacle avec Patrick Watson au bout du quai de la ville qui a marqué un tournant pour le festival. Une photo de la prestation de l’artiste avec son parterre infini de festivaliers et de festivalières a alors fait la une du journal Le Soleil. Le spectacle a nécessité de déplacer à 6 h du matin un piano au bout de la jetée!

 

 

Un groupe est intimement lié à l’histoire du festival: Les Cowboys Fringants. Outre pour le premier spectacle du festival, la populaire formation a été présente à quelques reprises, notamment pour une prestation particulièrement marquante durant la pandémie de COVID-19. C’est devant une foule de seulement 125 personnes — chanceuses! — que la magie a pu opérer pour ce seul spectacle alors des Cowboys.

 

Les Cowboys Fringants. Photo: Jay Kearney — Le Festif!

 

Bon nombre de prestations ont laissé une forte impression, mais l’une des plus grandes fiertés de Clément est le volet découverte. Chaque année, ce curieux se déplace d’un festival à un autre, à la recherche de groupes à faire découvrir aux festivaliers et aux festivalières. Il cite entre autres l’Orchestre Tout Puissant Marcel Duchamp, un groupe de la Suisse constitué de 14 personnes, de même que DakhaBrakha, une formation ukrainienne présente au 14e festival, elle qui avait alors investi la scène du Garage du curé.

 

Orchestre Tout Puissant Marcel Duchamp. Photo: Samuel Gaudreault — Le Festif! / DakhaBrakha.    Photo: Ludovic Gauthier — Le Festif!

 

Au-delà de la musique

Au-delà de la musique, le Festif!, ce sont aussi d’innombrables bénévoles. Les gens de la région prennent leurs vacances durant l’événement non seulement pour prêter main-forte à l’équipe, mais aussi pour vivre au rythme de la musique.

Chaque année, on compte donc près de 425 personnes qui se joignent à l’équipe. Même les parents de Clément font partie de l’organisation! Sa mère s’occupe la comptabilité pendant le festival, tandis que son père aide l’équipe en construisant ou «patentant» tout ce qui peut être imaginé. Cet esprit complètement «DIY» (do it yourself, ou «fais-le toi-même») est présent depuis les débuts.

 

Équipe Festif! et bénévoles, édition 2023. Photo: Caroline Perron / Équipe Festif!, édition 2024. Photo: Stéphanie Gingras

 

Dès le premier Festif!, malgré les embûches, Clément n’a jamais douté qu’il ferait son chemin. Celui qui, à 12 ans, affirmait à son entourage qu’il voulait un jour lancer un festival de musique reste toujours aussi passionné qu’à ses débuts. Lorsqu’on le questionne sur l’avenir, il se projette comme directeur général jusqu’au 40e Festif!. Son souhait ultime: continuer à 67 ans de parcourir les festivals de musique partout dans le monde pour «tripper».

On se le souhaite, Clément!