La Fabrique Culturelle

Biennale des artistes des Cantons-de-l’Est

Le temps à l'œuvre

Que ce soit en voyant nos cheveux tomber, nos rides se creuser doucement sur notre visage ou même nos enfants grandir toujours un peu plus chaque jour, nous sommes conscients du temps qui passe. Doucement. Lentement. Irrévocablement. Mais, en réalité, qu’est-ce que le temps? Comment le définir? L’immortaliser? Le ralentir? 

Pour sa dixième édition, le Salon du printemps des artistes des Cantons-de-l’Est (SPACE) désormais nommé la Biennale des artistes des Cantons-de-l’Est nous invite à réfléchir à ces questions au Musée des beaux-arts de Sherbrooke. Nouvellement présenté en deux temps et intitulé Le temps à l’œuvre, ce rassemblement haut en couleur célèbre le travail de 11 artistes de la région aux pratiques et parcours variés.  

Jusqu’au 26 juin prochain, nous sommes invités à découvrir les univers artistiques de Johanne Bilodeau, Alexi-Martin Courtemanche, Francesca Penserini, Lysanne Picard, Yvon Proulx et Isabelle Renaud, qui explorent, chacun à leur manière, le temps nécessaire à la création, à l’exposition ou à la conservation. Cette première phase de l’exposition est présentée dans la salle Gérard et Ruth Larochelle. 

Du 14 juillet au 11 septembre, nous serons appelés à admirer les œuvres de Brigitte Dahan, Jacques Desruisseaux, Nadia Loria Legris, Amélie Pomerleau et Myriam Yates dans la salle Fondation J. Armand Bombardier du Musée. 

En guise de «mise en bouche», voici un savoureux portrait des six artistes de la première cohorte et de quelques-unes des créations qu’ils nous présenteront. 

Johanne Bilodeau

Son lieu de résidence: Sherbrooke
Ses disciplines de prédilection: la peinture, l’installation et l’écriture
Formation: un diplôme de l’Université du Québec à Montréal (UQAM) en arts visuels et un autre de deuxième cycle en pratiques artistiques actuelles de l’Université de Sherbrooke
Son champ d’intérêt: l’écologie sociale. Depuis qu’elle a quitté Montréal pour s’installer à Sherbrooke — d’abord dans une érablière de la région sherbrookoise, puis dans la ville même, en lisière d’un boisé municipal, avec ses enfants et son conjoint —, elle observe le territoire et l’incidence des activités humaines sur la nature. Selon elle, respirer l’air pur l’inspire.
Fait intéressant: maniant aussi bien les pinceaux que les mots, elle a écrit un court roman poétique, La constellation des origines, paru aux éditions Le bout du mille en mars dernier.  

QUE NOUS PRÉSENTE-T-ELLE À LA BIENNALE? 

Son installation immersive, La chambre-atelier, où se marient divers éléments usuels (chaises, table, luminaire) avec des œuvres représentant la nature sous toutes ses formes, dont L’archipel, faite à l’aquarelle et au crayon de bois sur papier, sur laquelle figure un imposant hibou.  

Johanne y joue avec la notion de temps, car la pièce présentée semble habitée, mais l’acte de création est mis sur pause et l’artiste, absent. Selon elle, «l’atelier est le territoire où le temps ne se compte pas en heures ni en jours, mais en objets de natures diverses qui s’étalent et qui prennent forme peu à peu autour du créateur.»  

Alexi-Martin Courtemanche

Son lieu de résidence: Magog
Sa discipline de prédilection: la peinture. Grand adepte de Léonard de Vinci depuis son jeune âge, il maîtrise habilement le sfumato, une technique de perspective développée par les peintres italiens de la Renaissance basée sur les phénomènes atmosphériques.
Sa formation: diplôme en design de mode du Cégep Marie-Victorin, à Montréal 
Ce qui l’a fait passer de la mode aux arts visuels: dès sa première participation au Circuit des arts Memphrémagog, en 1999, il a écoulé l’ensemble de ses tableaux en quelques jours seulement. Il a dès lors compris qu’il avait du talent à (re)vendre.
Fait intéressant: il a récemment achevé une série de diptyques fleuris sur lesquels il a inséré des pierres précieuses et semi-précieuses. Le résultat final est littéralement un petit bijou d’ingéniosité! 

QUE NOUS PRÉSENTE-T-IL À LA BIENNALE? 

Sa série de tableaux sur les Cantons-de-l’Est, tous construits comme des paysages à l’anglaise. Alexi-Martin les décrit comme «des chambres de verdure et de lieux intimes, paysages secrets et cachés au détour du promeneur», puisqu’il a lui-même passé de longues heures à observer dame Nature pour mieux la peindre avec minutie et passion. Sous ses coups de pinceau, l’eau et les arbres semblent s’animer et frémir doucement sous le vent, prouvant l’éphémérité et la vivacité de la nature. Même les encadrements, avec leurs dorures et bas-reliefs dignes d’un autre siècle, brouillent les frontières du temps. 

Francesca Penserini

Son lieu de résidence: Canton de Magog et Montréal
Sa formation: baccalauréat en beaux-arts de l’Université Concordia, à Montréal, et maîtrise en techniques mixtes de l’école d’art Villa Schifanoia, à Florence, en Italie 
Sa discipline de prédilection: elle se plaît à jumeler le langage du dessin à celui de la sculpture.
Son implication: multipliant les projets, elle a enseigné en arts visuels au Collège Champlain, à Saint-Lambert, pendant environ 30 ans; elle a été membre fondatrice du Centre d’art et de diffusion Clark; elle a exposé ses œuvres en Allemagne, en Italie et aux États-Unis; et bien plus encore. 
Fait intéressant: elle souffrait d’insécurité en bas âge, mais l’art s’est avéré un excellent antidote contre son malaise. Il lui a permis de croître d’un point de vue personnel. 

QUE NOUS PRÉSENTE-T-ELLE À LA BIENNALE? 

Trois modules de sa série Oculus Lucidus, montrant des dessins de cordages et de nœuds, emboîtés dans des caissons lumineux et disposés à l’horizontale. En faisant de ses œuvres des maillages de textures, Francesca veut montrer comment le temps laisse son empreinte érosive sur l’être et l’objet.  

 Ses dessins structurés en trois dimensions Linceuls, réalisés au fusain de charbon compressé, au pastel et à la craie Conté sur papier. Francesca cherche à prouver que l’acte de création, c’est-à-dire dessiner, possède sa propre temporalité, car il est caractérisé par un mouvement répété et continu. 

Lysanne Picard

Son lieu de résidence: Sherbrooke
Sa formation: un diplôme en Design Art de l’Université Concordia, à Montréal, et un autre de deuxième cycle en pratiques artistiques actuelles de l’Université de Sherbrooke
Sa discipline de prédilection: le dessin, qu’elle pratique et enseigne avec cœur. 
Sa passion: elle aime impliquer le public dans son processus de création. Pour Science et fiction, par exemple, elle a dessiné des inventions et des paysages de science-fiction après avoir demandé à monsieur et madame Tout-le-Monde de lui décrire ce à quoi ressemble Internet dans leur tête.
Fait intéressant: à la fois son gagne-pain et sa panacée, l’art lui permet de canaliser ses émotions. 

 QUE NOUS PRÉSENTE-T-ELLE À LA BIENNALE? 

Sa série de dessins Géographie nocturne, inspirée des terreurs qu’elle avait en bas âge, une fois la nuit tombée. Lysanne y a tracé des masses serpentines et colorées au crayon de bois sur un fond obscur afin de s’approprier ses propres cauchemars d’enfance et ainsi de mieux les transformer en un endroit inspirant. Son geste créatif est lent pour une simple et bonne raison: «Le temps à l’œuvre devient le territoire entre un cauchemar terrifiant et un rêve réconfortant», estime-t-elle.  

Yvon Proulx

Son lieu de résidence: Trois-Rivières. Il a aussi passé une grande partie de sa vie à Saint-Georges-de-Windsor.
Sa formation: diplôme en arts visuels de l’UQAM
Sa trace dans la région: il a réalisé les sculptures Cour intérieure pendant la construction de l’actuel palais de justice de Sherbrooke, ainsi que L’Éclaireur au bord de la rivière Magog.
L’une de ses grandes inspirations: sa mère. Il l’a si souvent vue tisser, broder et tricoter quand il était plus jeune.
Son dada: il aime les objets menus, car ils sont, pour lui, comme des mots liés entre eux par des traits d’union.

QUE NOUS PRÉSENTE-T-IL À LA BIENNALE? 

Sa série Blancs, exécutée sur de fines pages de dictionnaire et des cartes géographiques saturées de traits. Yvon les a froissées à plusieurs reprises, puis il les a plongées dans la peinture acrylique «pour notamment voiler une partie de l’existence passée de ces objets».
Sa série Motifs en fils, constituée de 10 œuvres faites de tissus et d’acrylique sur un support de bois. Yvon y a ajouté des lignes en surface, car celles-ci «constituent un réseau de relations qui envahit l’espace et garde à la fois la trace du passage du temps et celle du geste». 

Isabelle Renaud

Son lieu de résidence: Sherbrooke
Sa formation: plusieurs diplômes dans le domaine de la création visuelle, dont un de deuxième cycle en pratiques artistiques actuelles 
Ses disciplines de prédilection: la peinture, la photographie, l’infographie et l’installation
Son unicité: atteinte d’une maladie orpheline qui limite sa mobilité physique, elle vit, observe et comprend son environnement sous un angle inhabituel, c’est-à-dire avec la lorgnette de la différence.
Fait intéressant: elle s’intéresse à l’être humain, à la nature et aux grands espaces puisqu’elle a grandi sur une petite ferme. 

QUE NOUS PRÉSENTE-T-ELLE À LA BIENNALE? 

Sa série Je t’aime, conçue avec de l’​acrylique sur bois et une feuille d’acrylique Thermoform. En présentant les différentes phases de la Lune, Isabelle propose une réflexion sur le temps qui est, dans son art, biologique, mécanique et surréaliste.  

Sa série Arboretum Sanguis, ​​réalisée à l’encre et rehaussée au crayon aquarelle sur papier TerraSkin. Voyant une analogie entre les nervures des arbres et les veines du corps humain, Isabelle y représente la stase, un terme renvoyant au ralentissement de la circulation des fluides, et ce, tant dans l’univers végétal que dans l’univers animal. 

_____________________

Miroirs de la Collection 

Qui se ressemble s’assemble! En plus de ces œuvres, l’exposition met en scène des pièces de la Collection du Musée des beaux-arts de Sherbrooke qui font parfaitement écho au thème du temps ou encore à la démarche artistique des exposants. Zoom sur un duo riche en similitudes. 

The Artist Sees Himself in His Work, en écho à La chambre-atelier, de Johanne Bilodeau

Toutes deux interrogent la place de l’artiste dans l’œuvre: bien qu’il soit au cœur de sa création, celui-ci est absent lors de la réception de son travail auprès du public. 

John Ballantyne, «The Artist Sees Himself in His Work», 2000, graphite sur papier, 58,5 x 68,5 cm. Don de M. Michel Dumaine.
«La chambre-atelier», de Johanne Bilodeau

CRÉDITS
Rédaction: Édith Vallières
Coordonnatrice: Mélodie Turcotte
Technicienne en production: Florence Crête-Lafrenière

PHOTOS
Toutes les photos de ce dossier ont été prises par Jean-Michel Naud, du Musée des beaux-arts de Sherbrooke.