La Fabrique Culturelle

Entretien avec Philippe Grégoire, réalisateur du «Bruit des moteurs»

Revue Ciné-Bulles

Ce texte, paru dans le volume 40 numéro 1 de la revue Ciné-Bulles, est présenté en collaboration avec la Société de développement des périodiques culturels québécois (SODEP).

Je crois qu’un endroit comme celui-là, voué à disparaître, doit être filmé, photographié avant qu’il ne soit trop tard.  -Philippe Grégoire

Un texte de Frédéric Bouchard

Diplômé de l’Université de Montréal, de l’UQAM et de l’INIS, Philippe Grégoire a tracé sa route depuis 2011 grâce à trois courts métrages (Bip Bip, Aquarium, Un seul homme) qui se sont illustrés dans plus d’une centaine de festivals internationaux. Son premier long métrage, Le Bruit des moteurs, est une autofiction inspirée de son passé d’agent douanier, poste qui lui a permis de payer ses études en cinéma, à travers laquelle il évoque son rapport dualiste à la ruralité. Dans le rôle d’Alexandre, sorte d’alter ego, Robert Naylor se glisse dans la peau d’un jeune homme forcé de rentrer à Napierville, son village natal, situé à 45 kilomètres de Montréal, à proximité de la frontière canado-américaine. Réalisé grâce au programme Talents en vue de Téléfilm Canada, le film, tourné en deux temps en octobre 2018 et en mai 2019, cumule les honneurs et les récompenses, dont une sélection officielle au Festival international du film de San Sebastián, dans la section New Directors, qui confirme l’émergence d’une signature originale et audacieuse, mais surtout, révèle la passion d’un cinéphile érudit.

Ciné-Bulles : Le film commence avec des images d’agents de la douane canadienne, un emploi que vous avez occupé durant vos études. Pourquoi être allé puiser dans votre passé pour la prémisse de ce premier long métrage?

Philippe Grégoire : Je me suis dit que pour mon premier long métrage, je devais faire un geste d’humilité en ouvrant une partie cachée de mon passé qu’il m’était difficile d’aborder. Et c’est un sujet que je connais bien.

Je ne voulais pas, dans ce premier long, parler de ce que je ne connais pas. J’en ai vu des premiers films où le réalisateur n’était peut-être pas la meilleure personne pour traiter de ce thème.

Durant mes années passées à la douane, j’ai vu bien des choses et je pouvais en écrire plusieurs pages. Cela donnait l’occasion d’explorer un sujet qui n’est pas habituel au grand écran. On montre souvent des policiers et des soldats, mais les agents de douane ne sont jamais représentés. J’aimais aussi cette zone grise dans laquelle se trouvait le spectateur, à savoir qu’il comprenait que je raconte une partie de mon expérience, ce qui me permet de brouiller la frontière entre le réel et la fiction. Il y a cet aspect de l’autofiction qui capte l’attention et qui fonctionne bien. En même temps, c’était important pour moi de créer une certaine distance avec mon sujet. Il y avait aussi un désir, en termes de cadrages, de montrer les grands espaces avec des personnages qui semblent tout petits. Je voulais que le spectateur remette le tout en contexte, qu’il en prenne et qu’il en laisse. C’est là que la part de dérision peut s’immiscer.

Après cette introduction, le film prend une autre direction. On humilie Alexandre, le protagoniste, pour avoir eu des rapports sexuels avec des collègues, ce qui interrompt sa trajectoire. Ce sentiment de honte lié à la sexualité est récurrent dans le film.

Quand le film a été tourné en 2018, le mouvement #MoiAussi a explosé. Pour moi, c’est simple, ce qu’il y a entre deux humains qui ont une relation sexuelle consentante, ça les regarde. Je trouvais que l’idée d’un conservatisme qui commence à surveiller un peu tout ce qui se passe entre les personnes était intéressante. Selon moi, le défaut d’Alexandre est de ne pas se méfier des changements en cours. Il est un peu comme un revenant dans son village. Il voit que les choses évoluent, mais ne va pas le prendre en considération. Encore une fois, c’est peut-être mon impression du gouvernement conservateur : alors que tout le monde disait que ça allait bien, je trouvais que l’on avait perdu bien des plumes.

L’autre partie du film a lieu à Napierville, le village où vous avez grandi. De quelle manière désiriez-vous le filmer?

J’ai tourné tous mes courts métrages dans ce village. Quand je veux écrire une histoire, elle s’y déroule toujours, même si j’habite Montréal depuis plus de 10 ans. Il y a des endroits au Québec où le sentiment d’appartenance est très fort, comme en Abitibi, sur la Côte-Nord ou en Gaspésie. Dans mon cas, je vivais trop près de Montréal pour ressentir cela. Je pense que nous n’avons pas ce sentiment d’appartenance. Cependant, le territoire est très important pour les propriétaires de terres agricoles.

Je voulais montrer un endroit où il n’y avait jamais vraiment eu de caméra auparavant.

En même temps, je peux cadrer et faire voir ce que je veux de Napierville. J’aime la recherche des lieux de tournage, j’écris beaucoup en fonction des décors. Je me promène, je prends des photos. Par exemple, la piste d’accélération est un lieu identitaire de mon village. Mais je ne pense pas que ce soit un lieu d’avenir, surtout à cause du bruit et des émanations qu’il produit en ces temps de combat écologique. Je crois qu’un endroit comme celui-là, voué à disparaître, doit être filmé, photographié avant qu’il ne soit trop tard.

Pour ce qui est du ton de votre film, il navigue entre comédie absurde et drame. Comment êtes-vous parvenu à l’équilibre entre les deux?

Quand j’ai réalisé le court Un seul homme, le mixeur Julien Éclancher, qui est un ami proche, trouvait que l’on ne me voyait pas beaucoup dans ce film. Ça m’a fait réfléchir à la part d’éléments personnels qu’un artiste doit mettre dans son œuvre. Je voulais insuffler à ce film un je-ne-sais-quoi d’unique, dire quelque chose de différent. Il y a eu des moments où, en relisant le scénario ou en tournant, j’avais un sourire en coin. Plusieurs des lecteurs estimaient que c’était un drame. Mais je constate, lors de la présentation du film dans les festivals, que le public comprend la part de dérision qu’il recèle. J’avais accepté que le ton, à cause de son ambivalence, allait être librement interprétée par le public. Et je le disais aux acteurs « c’est absurde et ridicule, on le sait, mais on va le jouer sérieusement et non sur le ton de la farce ». Durant mes études au cégep, on avait lu Les Voyages de Gulliver de Jonathan Swift. L’idée de raconter à quelqu’un le monde dans lequel on évolue en étant convaincu que c’est là la meilleure façon de l’exprimer, alors qu’un pas de côté permet d’y discerner une part de ridicule, m’avait beaucoup interloqué.

On sent une audace dans cette approche, une volonté de se démarquer.

Dans les demandes de financement, j’avais indiqué vouloir réaliser un film destiné à la salle de cinéma, pas au streaming, et qui serait surtout vu dans les festivals. Dès l’ouverture, avec les voitures qui tournent, on comprend que le film n’empruntera pas une avenue classique. Et en présence d’un long métrage d’un réalisateur inconnu, le public s’attend à des idées nouvelles. Alors, j’en ai esquissé plusieurs afin de montrer mon énergie et ma volonté d’exploration. Avec mon équipe, on voulait prendre des risques, car c’est la seule façon de se faire entendre. Pour la suite, je ne veux pas rester dans ma zone de confort. Parce que quand j’ai pris des risques et que j’étais dans le doute, ça m’a permis de penser autrement et de découvrir des zones intéressantes.


Ce texte est un extrait de l’entretien publié dans le Ciné-Bulles Volume 40 numéro 1 – Hiver 2022 présentement en librairies et disponible en version numérique.

 

Crédit photo de Philippe Grégoire: Marie Claude Mirandette