La Fabrique Culturelle

Tous pour un plat, un plat pour tous!

Revue Caribou

Ce texte, paru dans le numéro 13 du magazine Caribou, est présenté en collaboration avec la Société de développement des périodiques culturels québécois (SODEP).

Un texte de Laura Shine

Se présenter à un souper entre amis, un plat à la main: voilà qui n’a rien d’inhabituel pour bien des Québécois. C’est que le potluck, synonyme de partage et d’ouverture à l’autre, fait partie de notre sens de la fête. Petit tour d’horizon de la question.

Une fois par année, à l’époque de la tombée des feuilles, le quêteux se présentait à la ferme de mes grands-parents au milieu de l’après-midi. Mal vêtu, un peu gauche, pas toujours propre. Ma grand-mère étirait la sauce et ajoutait une place à table entre ses cinq enfants effarouchés. Le quêteux mangeait avec la famille, racontait des histoires au coin du feu et passait la nuit sur le divan. Après le déjeuner, il repartait avec des provisions et quelques vêtements mis de côté pendant l’année. Il se mettait alors à la recherche d’une autre tablée où on voudrait bien lui tirer une bûche. Parfois, c’était le même qui revenait l’automne suivant.

Aujourd’hui, l’idée d’accueillir chez soi un parfait étranger sans abri, à l’improviste de surcroît, en ferait sourciller quelques-uns. Mais celle d’ajouter des places à table et de se serrer autour de plats à partager fait encore partie de notre ADN national. Un convive amène une cousine de passage? La voisine veut inviter son nouveau chum? On n’en fait pas de cas. On mettra une planche sur deux boîtes pour faire un banc, au pire.

Qu’est-ce qu’on mange?

Mais quand on est convié à un potluck… mieux vaut ne pas arriver les mains vides, au risque de ne pas être réinvité. Un dessert, une salade ou même une partie du repas principal sont de rigueur. C’est qu’ici, on est nombreux à chérir le concept du potluck, ces grandes tablées pêle-mêle où chacun arrive avec un plat à partager; une pratique que l’Office québécois de la langue française recommande de traduire par «repas-partage». Souci d’économie, certes, pour les hôtes qui n’ont pas à assumer l’entièreté des frais pour un grand nombre d’invités, mais aussi souci de simplicité: nul besoin, avant de lancer une invitation, de planifier plusieurs services et de réserver des jours entiers pour cuisiner. Ce sera à la bonne franquette, quitte à ce qu’il y ait plusieurs plateaux de fromages et quatre salades de macaroni. Au diable l’harmonie des saveurs!

La populaire série Like-moi, sur Télé-Québec, propose d’ailleurs un sketch qui se moque des aléas du potluck. Arrivant chargé d’une imposante lasagne, un couple qui déteste le concept s’exclame «”Tout le monde apporte un petit kek’chose”, ça veut juste dire que tu vas manger une lasagne avec une quiche, des pogos pis du blé d’Inde en même temps.» Le fruit du hasard, quoi.

C’est justement là l’origine probable de l’expression potluck, qui serait dérivée de «luck of the pot», à la fortune du pot. On mange à la bonne franquette, donc. Une idée répandue associe plutôt le potluck aux traditionnels potlatch des Premières Nations de la côte Pacifique, mais cette association est probablement erronée, puisque l’usage du terme anglais précède le contact avec ces populations.

Quoi qu’il en soit, le potluck a aujourd’hui une place bien ancrée dans nos pratiques culinaires et notre sens de l’accueil. C’est le format privilégié du pique-nique estival de votre belle-famille, du party de ruelle derrière chez vous, de l’assemblée annuelle du jardin communautaire ou même de certains rassemblements politiques.

En Suisse romande et dans certaines parties de la France, c’est même par le nom de «souper canadien» ou «buffet canadien» qu’on désigne l’équivalent local de ces repas de partage.

Tout le monde à table !

Car si, dans bien des cultures, c’est l’hôte ou l’hôtesse qui fournit toutes les victuailles quand il ou elle invite, on retrouve aussi de nombreuses variantes du fameux potluck de par le monde. Tout comme nos cousins franco-européens, les Mexicains se retrouvent parfois autour d’une comida de traje (qui signifie «repas apporté»); les Australiens, d’un bring a plate («amène une assiettée»). Après une journée de travail communautaire, les indigènes de l’Équateur s’assoient par terre autour d’un grand drap blanc où sont posés les mets préparés par les convives: c’est la pampa mesa, qui se pratique aussi chez les Aymaras du Pérou et de la Bolivie, lesquels la nomment plutôt apthapi. Nos voisins du Sud, pour leur part, sont particulièrement friands du potluck dinner, parfois nommé covered dish («plat couvert»). Dans tous les coins des États-Unis, les Églises, mais aussi les organismes communautaires — dont les associations sportives, par exemple — demandent parfois à leurs membres de mettre la main à la pâte. Pour ces grands rassemblements, le menu est souvent attribué en fonction du nom de famille: de A à H, on amène une entrée; de I à P, un plat; de Q à Z, un dessert… Une astuce à retenir pour éviter que votre prochain potluck se transforme en tablée de quiches!

Des repas solidaires

En temps de pandémie, les grandes fêtes où chacun arrive les bras chargés de plats semblent bien lointaines. Mais au-delà de la soirée entre amis, souvenons-nous que le partage de nourriture a souvent un parfum de solidarité. Dans certaines communautés, on arrive aux funérailles repas à la main, pour soutenir la famille endeuillée. C’est le cas, par exemple, de la veillée irlandaise (wake), où l’on célèbre la vie du défunt devant une table bien garnie et des verres bien remplis, une coutume qu’on retrouve encore dans certaines familles irlandaises établies au Québec. Dans la shiv’ah juive, le premier repas suivant les funérailles, dit «repas de réconfort», est traditionnellement fourni par les voisins de la famille affligée. Amis et communauté s’efforcent ensuite de sustenter les endeuillés pendant les sept jours de la période de deuil rituelle. Le partage solidaire, c’est aussi l’empilage de Tupperware surchargés déposé à la porte de nouveaux parents débordés; c’est le quartier qui nourrit la voisine qui s’est cassé la hanche en tombant sur la glace. Car dans les bons moments comme dans les périodes moins heureuses, un repas partagé remplit le cœur autant que le ventre. Même s’il y a trop de salades de macaroni…


Vous avez aimé ce que vous avez lu? Ce texte est tiré du numéro 13 du magazine Caribou.

Crédit photo de la couverture de la revue: Maude Chauvin

Crédit photo de la une: Maude Chauvin