La Fabrique Culturelle

Voyage sonore sur l’île d’Anticosti

Les coulisses du balado «Anticosti et ses histoires»

À la fin de l’été 2020, nous avons atterri sur Anticosti, avec tout notre équipement en surcharge de bagages, prêts à recevoir les histoires singulières que les Anticostiennes et les Anticostiens allaient nous confier. Grâce à Sébastien De Nobile, Anticostien multitalentueux qui a été la voix de la radio communautaire d’Anticosti pendant plusieurs années, nous avons identifié des porteuses et des porteurs d’histoires qui sauraient extraire pour nous quelques joyaux de la riche histoire de l’île.

Trente minutes de vol plus tard, en partance de Sept-Îles, nous avions entrepris cette première étape de travail: la cueillette. Compas sur la carte, nous le savions, mais nous n’en revenions toujours pas: cette île est gigantesque. De ses 7923 kilomètres carrés, nous n’en avons croqué que 65 pendant notre séjour, pour réaliser les cinq épisodes du balado Anticosti et ses histoires, en collaboration avec Sépaq Anticosti.

L’île d’Anticosti en vue, en plein vol sur les ailes d’Air Liaison.

Nous logions au cœur du village, tout près du lac Saint-Georges; dans les brumes du matin, des cerfs et un groupe d’outardes s’y abreuvent. Ce lac a été creusé à l’époque d’Henri Menier; c’est ce que madame Thérèse Chevalier — que vous pourrez découvrir dans l’épisode Henri Menier: quand le château a brûlé — nous a raconté.

Le lac Saint-Georges était en fait le réservoir d’eau d’un petit barrage en aval qui alimentait différents bâtiments du village: il y a eu de l’électricité à la baie Ellis (plus tard Port-Menier) avant qu’elle arrive dans la ville de Québec! Le fameux «château» d’Henri Menier avait aussi sa roue à aubes dans un ruisseau non loin, pour assurer l’électrification de son pavillon. D’ailleurs, durant notre séjour, le canal Saint-Georges était en phase de restauration; les reliques du barrage allaient être retirées pour que, à nouveau, le saumon fraie dans cette rivière. Et tout près de notre petit hôtel se trouvait la «loco-shop», destinée aux locomotives qui servaient à sortir le bois coupé en forêt, mais aussi à véhiculer les insulaires et à charger et à décharger les bateaux des denrées reçues ou vendues.

Le père de madame Chevalier était un autodidacte débrouillard et a travaillé, de nombreuses années et de longues heures, dans cet atelier mécanique. Les rails allaient au bout du quai, passaient ensuite sous le porche du magasin général et se rendaient vers l’est, aux camps des bûcherons et aux écuries, à 38 milles du village. L’actuelle route Transanticostienne est en partie bâtie sur le lit de cette ancienne voie ferrée.

La locomotive d’Henri Menier en 1904. Source: Wikimedia Commons.

Nous avons aussi eu la chance d’échanger avec la doyenne du village de Port-Menier, madame Ernestine Poulin Gagnon, qui venait de souffler 96 bougies la veille de notre rencontre. Des cartes de souhaits en nombre sur sa table de cuisine, des fleurs coupées dans un vase: elle était entourée des délicates attentions des gens de l’île à son égard. Est-ce le vent qui balaie l’île? Est-ce la rudesse des années de disette qu’elle a traversées? Toujours est-il que madame Ernestine est inébranlable! Son rire est franc et perché, comme celui des oiseaux qu’elle aime tant. Cette femme a vécu à l’Anse-aux-Fraises. Elle demeure depuis sur la rue du Cap-Blanc, dans l’une des premières maisons construites à Port-Menier, face à la baie Ellis.

Madame Ernestine, chez elle aujourd’hui, et jeune femme dans le tapis de marguerites qui bordait la Villa Menier, à une époque où les cerfs laissaient fleurir les fleurs!

Au cœur du golfe du Saint-Laurent, Anticosti est un témoin de l’histoire: dans sa pierre, dans tous les vestiges se trouvant autour du grand rift qui la ceinture et dans les artefacts qui la jonchent, l’île est une base de données incroyable! Elle a été un havre de chasse depuis toujours pour les Innus. Même avant le régime français, elle était un paradis de la pêche pour les Basques.

À la fin du 17e siècle, l’île a été concédée à Louis Jolliet, de même que la Seigneurie de Mingan, en reconnaissance de ses travaux de cartographe et d’explorateur. Mais un convoi de Britanniques ayant le lieutenant-colonel Phipps pour capitaine est débarqué à peine quelques années plus tard sur Anticosti, en route pour assiéger Québec, et y a brûlé au passage tout l’établissement de Jolliet. Néanmoins, ce dernier est demeuré propriétaire de l’île jusqu’à sa mort et en a légué les droits de propriété à ses enfants. L’un d’entre eux s’en est prévalu, mais à sa mort, la suite de cette succession est devenue fort complexe, jusqu’à ce que sous le régime anglais, vers 1763, l’île soit donnée à la colonie de Terre-Neuve. Des peuplements s’y sont établis de manière permanente ensuite; des méthodistes terre-neuviens à Fox Bay, tout à l’est de l’île, exploitaient les produits de la mer.

Beaucoup plus tard, à la déportation des Acadiens, un groupe est allé fonder l’Anse-aux-Fraises, à l’ouest de l’île. Et parmi tout ce beau monde, et probablement depuis qu’il y a navigation, des survivants des si nombreux naufrages se sont frayé une place sur l’île. Avant que ne soient construits les phares sur les pointes les plus avancées de l’île, des dépôts de provisions spécialement réservés aux naufragés étaient installés en certains points stratégiques de l’île. Un certain Gamache avait acquis la garde de l’un d’eux, qu’il devait protéger à la pointe du fusil! Les temps étaient durs et les vivres, rares. Madame Wendy Tremblay nous fait le récit de ce personnage fascinant dans l’épisode Louis-Olivier Gamache: de gardien à sorcier.

Notre collègue Guillaume Thibault en pleine prise de son, près du Calou, crevettier échoué à la Pointe-Ouest d’Anticosti.

English Bay, qui deviendra Baie-Sainte-Claire, avait d’abord été nommée ainsi à la suite du naufrage d’un des navires de la flotte de Phipps, de retour de sa vaine tentative d’invasion de Québec. Un infâme coup du sort, comme nous le raconte monsieur John Pineault, porteur de l’épisode L’île des naufrages: Anticosti l’inaccostable.

Sans compter la toponymie vernaculaire, tous les lieux ont plusieurs noms un par-dessus l’autre, en fonction de qui a habité ou possédé le territoire à un moment donné; comme les strates calcaires truffées de fossiles, qui s’additionnent pour former les parois rocheuses de l’île, dont chaque millimètre raconte des centaines d’années d’évolution. Monsieur André Desrochers — peut-on imaginer un nom plus approprié pour un géologue? — conduit le contenu de l’épisode L’Anse-aux-Fraises: 445 millions d’années avant, dans lequel il aborde cette histoire millénaire.

Même s’il faut noter que les peuplements permanents de l’île ont réellement débuté au début du 19e siècle, c’est véritablement durant la période Menier que la volonté de colonisation a été la plus affirmée et la plus structurée. Baie-Sainte-Claire a donc été le premier village construit par l’industriel Henri Menier, rapidement après son acquisition de l’île, en 1895; à la manière de la cité ouvrière de Noisiel, en France, que son grand-père — le célèbre chocolatier Menier — avait fait bâtir. Menier ne lésinait sur aucun détail pour affirmer son autorité de nouveau propriétaire de l’île, jusqu’aux chaussures de cuir que les villageois pouvaient acheter et dont la semelle était gravée d’un «M» pour que chacun de leurs pas signe Menier! Monsieur Jean-Guy Joubert nous raconte ce village, dans lequel ses grands-parents ont vécu, dans l’épisode Baie-Sainte-Claire: la dernière maison debout.

La dernière maison de Baie-Sainte-Claire sera rénovée grâce à la générosité et au savoir-faire des Anticostiens.

Plusieurs des constructions de l’ère Menier sont aujourd’hui disparues, mais gambadent sur l’île quelques dizaines de milliers de cerfs qui témoignent de la démesure de l’homme, dont la vision du développement des ressources de l’île semblait sans limite. Sous son règne, des prix du mérite agricole ont été gagnés, nombre de visiteurs émérites ont séjourné sur l’île, et leurs griffes dans le grand livre d’or de la Villa Menier témoignent de leur noblesse ainsi que de la diversité de leurs origines. Il y a beaucoup à découvrir sur le site de Bibliothèques et Archives nationales du Québec (BAnQ), notamment dans le fonds Luc Jobin et dans celui John Andrews, lequel renferme le précieux document Livre d’or de la Villa Menier, 1906-1945.

Nous n’avons que gratté la surface de l’ouest de l’île! Il y a encore tant à découvrir vers l’est, au détour de chaque rivière, où des gardiens des chasses et des pêches surveillaient jalousement les embouchures; au sommet de chaque phare qui a été construit pour sécuriser les navigateurs; sur les fondations des homarderies, où l’on mettait en conserve les produits de la mer; dans les strates fossilifères, au pied des chutes; dans les grottes et sous la route Transanticostienne, où sont encore enfouis les rails du chemin de fer…

Les insulaires nous ont offert des fantômes du passé, des fossiles et des naufragés, des mégalomanes et des maisons témoins du temps qui passe. Et comme un chant de sirène, la série balado Anticosti et ses histoires espère vous faire échouer l’imaginaire sur l’île et vous donner quelques repères pour partir à la quête de ses richesses patrimoniales, naturelles et culturelles.

La série balado, réalisée en collaboration avec Sépaq Anticosti, est offerte sur Apple Podcasts, Spotify, SoundCloud et notre site web.