La Fabrique Culturelle

Cinq livres pour mieux comprendre l’histoire des Noirs

Des suggestions de Laura Doyle Péan et Blaise Ndala

La Maison de la littérature a invité Laura Doyle Péan, poète et activiste, et Blaise Ndala, auteur, à proposer des livres en lien avec le Mois de l’histoire des Noirs. Des lectures essentielles pour s’éduquer, pour mieux comprendre d’où l’on vient et pour s’engager à créer un avenir meilleur.

Les suggestions de Laura Doyle Péan


La pendaison d’Angélique, de Dre Afua Cooper

Les Éditions de l’Homme

Le 21 juin 1734, à Montréal, Marie-Josèphe Angélique, femme noire portugaise soumise à l’esclavage, est torturée, pendue et brûlée à la suite d’un procès de deux mois au terme duquel elle sera trouvée coupable d’avoir incendié la maison de sa propriétaire, Madame Thérèse de Couagne de Francheville, et ainsi causé la combustion de la ville. Premier récit d’esclave documenté au Canada, l’histoire d’Angélique nous transporte du Portugal à la Nouvelle-France en passant par les Treize Colonies, mettant en lumière les liens qui connectent le Canada au plus vaste réseau esclavagiste en Amériques et de l’autre côté de l’Atlantique. Dre Cooper, après 15 ans de recherches, est parvenue à rapiécer cette histoire, et elle la livre ici dans un texte hybride: à la fois récit d’esclave et analyse historique, biographie et ouvrage d’«archéologie historique», La pendaison d’Angélique met feu aux tabous entourant l’esclavage et les violences coloniales au Canada et au Québec.

NoirEs sous surveillance: esclavage, répression, violence d’État au Canada, de Robyn Maynard

Mémoire d’encrier

Les sentiments et idées développées à l’égard des personnes noires au Canada pendant les siècles d’esclavage n’ont pas disparu au moment de son abolition, en 1834. Au contraire: ces idées se sont imbriquées dans le tissu même de l’État et permettent d’élucider la négrophobie actuelle, explique Maynard dans cet essai nécessaire et richement documenté. Elle y explore le rôle joué par l’État canadien dans la déshumanisation, la diabolisation et l’assujettissement des personnes noires, par le biais de différentes institutions (l’esclavage, les services de protection de l’enfance, l’assistance sociale, le système d’éducation, les services d’immigration, les prisons, etc.). Recentrant les expériences distinctes et plurielles vécues par différents groupes au sein des communautés noires, traçant des parallèles entre le racisme anti-personnes noires et anti-Autochtones — tous deux fruits du colonialisme — et mettant de l’avant la riche histoire de résistance de chacun de ces groupes, Maynard signe une œuvre profondément transformatrice, ancrée dans une longue tradition d’activisme et de travail communautaire.

Les suggestions de Blaise Ndala


Discours sur le colonialisme, suivi de Discours sur la négritude, d’Aimé Césaire

Au plus fort de l’ère coloniale, une voix de Noir — puissante, lumineuse, dérangeante parce qu’en rupture avec son monde et son époque — regarde de haut l’Occident conquérant et lui assène quelques vérités dont elle juge, cette voix de poète et de fauve, qu’elles n’ont plus à être tues. Aimé Césaire, alors âgé de 37 ans, dénonce dans une verve ardente le scandale d’une société fondée sur l’inégalité et la racialisation des êtres. Le poète, originaire de Martinique, déconstruit le discours lénifiant d’une Europe qui cache, sous la barbarie qu’elle inflige aux peuples colonisés, l’idée d’une «mission civilisatrice» dont elle serait la garante. Il démonte les idées avancées par quelques ténors de cette «civilisation» portée au bout du canon et dissèque l’idéologie mystifiante qui lui sert d’alibi: un humanisme de pure forme, de pure théorie, froid et insensible. Sa charge, restée pertinente en ce début du XXIe siècle, est à la mesure du combat mené par l’homme sa vie durant: un combat pour une vraie fraternité universelle, affranchie de la poursuite des chimères que le capitalisme triomphant impose aux peuples et à leurs élites dominantes.

La pensée blanche, de Lilian Thuram

Mémoire d’encrier

Dans cet essai didactique extrêmement documenté, l’ancien international de l’équipe de France de football (soccer) — que l’on connaît désormais pour son engagement au sein de la fondation qu’il a créée contre le racisme et pour l’égalité — tente de répondre à une question qui n’a de simple que la formulation: d’où vient le racisme? Remontant le temps, et confrontant le lecteur à une somme de faits historiques, il défend l’idée selon laquelle le racisme n’est pas tant une affaire d’individus déviants que l’expression d’une idéologie structurelle, qu’il nomme «la pensée blanche» (et non «la pensée des Blancs», précise-t-il). Une idéologie racialiste façonnée au fil des siècles pour assurer la domination d’un système économique et politique, le capitalisme occidental, qui autrement n’aurait pas prospéré pour atteindre le primat que nous lui connaissons.

Un océan, deux mers, trois continents, de Wilfried N’Sondé

Mémoire d’encrier

Si vous avez visité la basilique de Sainte-Marie-Majeure, non loin de la gare Termini, à Rome, vous avez peut-être remarqué un buste insolite: celui du «Nigrita». Selon la tradition, il s’agirait de Dom Antonio Manuel, né Nsaku Ne Vunda, premier ambassadeur africain au Vatican au XVIIe siècle. C’est ce personnage oublié de l’Histoire que fait revivre l’écrivain congolo-français Wilfried N’Sondé dans Un océan, deux mers, trois continents, retraçant à la première personne l’épopée de ce prêtre noir au destin hors du commun. Du Royaume Kongo — vaste et puissant empire précolonial qui recoupait des pans des territoires des deux Congo — de l’Angola et du Gabon actuels jusqu’au Vatican, en passant par l’Espagne du temps de l’Inquisition catholique, le romancier livre une fresque haletante, parfaitement documentée. Dans ce périple, on suit la trace d’un jeune religieux dévoué à sa communauté, que son roi envoie en mission. Son mandat: obtenir du «Saint-Père» d’intervenir contre le commerce des esclaves qui menace de faire s’effondrer tout l’univers kongo. Voilà le lecteur catapulté dans les affres d’un bateau négrier mettant le cap sur le Brésil, puis sur les côtes européennes. Un voyage sur les mers, bouleversant dans tous les sens du terme, décrit avec une poésie et un lyrisme époustouflants; un périple au cours duquel l’on découvre ce que l’humain peut avoir de plus abject, mais parfois de plus lumineux, dans un monde dont les fantômes nous hantent encore trois siècles plus tard.