La Fabrique Culturelle

L’art de se remettre en scène

Ce texte, tiré du numéro 175 de JEU revue de théâtre, est présenté en collaboration avec la Société de développement des périodiques culturels québécois (SODEP).

Un texte de Julie Burelle

L’album de Jeremy Dutcher Wolastoqiyik Lintuwakonawa orchestre une rencontre aurale entre le jeune ténor et les voix de ses ancêtres malécites, enregistrées au siècle dernier. Il met en scène un univers où la bispiritualité (two-spirit) reprend une place d’honneur.

À elle seule, la pochette de son premier disque annonce la dimension théâtrale de l’œuvre du musicien wolastoqiyik (ou malécite) Jeremy Dutcher. Le compositeur et interprète de la nation de Tobique, du Nouveau-Brunswick, s’y approprie une photo emblématique des annales de l’ethnomusicologie, discipline connue pour ses racines colonialistes. Sur ce cliché datant de 1916, on aperçoit l’ethnographe américaine Frances Densmore, armée de son phonographe, et le chef blackfoot Ninna-Stako, en habits d’apparat de sa nation. Ninna-Stako est assis bien droit devant le pavillon de l’appareil auquel il livre, semble-t-il, les chants de son peuple. Densmore joue pour sa part le rôle de sauveuse des cultures autochtones «en voie de disparition». Ses cylindres de cire deviennent les futurs artefacts d’une époque révolue.

Un siècle plus tard, l’univers visuel et aural de Wolastoqiyik Lintuwakonawa conteste cette vision fataliste et revisite cette mise en scène. Sur la pochette signée Matt Barnes, Dutcher porte, lui aussi, les insignes de son peuple — un veston de la designer malécite Stéphanie Labillois — alors qu’il reprend la pose de Ninna-Stako devant un phonographe. Derrière lui se dresse la toile Teaching the Lost, de l’artiste cri Kent Monkman, où l’on voit Miss Chief Eagle Testickle, l’alter ego subversive du peintre, expliquant l’art primitif aux Picasso et Giacometti de ce monde. Le ton est donné: exit l’ethnomusicologue et son paternalisme (son tabouret est vide), et place à Dutcher, qui, apparaissant au centre de la photo, fait, comme Miss Chief, figure d’autorité.

Dialogue avec les ancêtres

Si la photo originale évoque la capture de chants et récits des premiers peuples et leur emprisonnement dans des archives souvent inaccessibles aux communautés concernées, l’œuvre de Jeremy Dutcher, au contraire, marque leur retour. La chercheuse tsimshian Robin Gray décrit cette intervention comme une «ressuscitation aurale»[1]. En effet, sur l’album et en spectacle, Dutcher chante en conversation avec ses ancêtres — réanimant leurs voix captées par des chercheurs sur des cylindres de cire en 1907 — à l’aide d’orchestrations parfois élégiaques et teintées de douceur, ou marquées par des montées exaltées. Le résultat est envoûtant et profondément émouvant. Les chants et les danses sont des archives vivantes, selon Maggie Paul, aînée malécite interviewée par Dutcher, dont la voix ponctue Wolastoqiyik Lintuwakonawa. Y sont encodées par la langue mais aussi par le corps et la performance l’histoire, la diplomatie et les façons de faire des premiers peuples. Décontextualisées et fixées dans le temps, ces pièces deviennent moribondes et ne peuvent plus remplir leur mission, c’est-à-dire fournir à une communauté des outils pour interpréter le passé, le présent et le futur.

[…] Dutcher chante en conversation avec ses ancêtres — réanimant leurs voix captées par des chercheurs sur des cylindres de cire en 1907 — à l’aide d’orchestrations parfois élégiaques et teintées de douceur, ou marquées par des montées exaltées.

Pour rapatrier cet héritage, Dutcher a épluché les archives du Musée canadien de l’histoire, à Gatineau, et transcrit des chants qui lui étaient souvent inconnus. Pas étonnant puisque, jusqu’en 1951, les pratiques culturelles et spirituelles ainsi que l’usage des langues autochtones étaient bannis et criminalisés par la Loi sur les Indiens. À la même époque, alors même qu’il les interdisait, le gouvernement canadien finançait des projets visant à recueillir et à archiver ces savoirs dans les musées, où ils sont encore souvent stockés aujourd’hui. Ramener ces chants et les récits qu’ils contiennent signifie donc reprendre une conversation interrompue de force par la colonisation.

S’affirmer dans sa différence

Ce faisant, Dutcher, artiste queer bispirituel, remet également en scène une compréhension du monde wolastoqiyik, où la bispiritualité (two-spirit) est de nouveau vue comme une richesse. Lui qui travaille en parallèle à soutenir la communauté LGBTQ2 autochtone explique qu’avant la colonisation, les êtres bispirituels, ou non binaires, occupaient un rôle spirituel et social important, car on percevait leur fluidité comme un don. On leur attribuait la faculté de faire le pont entre des dualités (passé et présent, ou masculin et féminin, par exemple) et de percevoir le monde sous plusieurs angles. Le colonialisme et le christianisme ont profondément altéré cette conception et l’ont longtemps criminalisée, mais il existe aujourd’hui un mouvement visant à se réapproprier ce terme et à revalider cette identité. La démarche artistique de Jeremy Dutcher, sa capacité à délivrer les ancêtres des archives qui les relèguent au passé, à donner un second souffle à leurs chants est, en ce sens, profondément bispirituelle. Le jeune ténor redéfinit en quelque sorte la façon dont sa fluidité peut servir au bien-être de sa communauté.

Jeremy Dutcher, lauréat du prix Polaris en 2018 © Dustin Rabin/Polaris Music Prize

En spectacle, il orchestre sa vision du monde tant par l’univers musical et scénique qu’il crée — où les ancêtres sont présents par des photos — que par la façon dont il rend explicite et célèbre son identité non binaire. L’artiste, remettant en question les catégories identitaires, choisit souvent de se démarquer par ses costumes, qui déjouent à la fois les codes genrés et la dichotomie entre traditionnel et contemporain. Lors de sa performance à la cérémonie de remise du prix Polaris[2] en 2018, par exemple, Dutcher s’est présenté sur scène jambes et torse nus, portant une culotte noire à taille haute et des bottes d’armée lacées. Il arborait de même une somptueuse cape, aussi noire, munie d’une traîne et ajustée d’un long ruban de même couleur. Sur son piano, on pouvait apercevoir un chapeau haut-de-forme traditionnel, fait en écorce et muni d’une plume, qu’il allait porter à sa réception du prix en fin de cérémonie. S’étant changé, il portait alors un t-shirt façon uniforme de baseball, dont le logo «INDIAN» rappelait l’objectification des premiers peuples par de nombreuses équipes sportives. De même, lorsqu’il a remporté le prix Juno de l’album de musique autochtone de l’année en 2019, Dutcher, les yeux soulignés de khôl, revêtait une longue cape aux épaules carrées, brodée de fleurs et révélant un intérieur marqué de l’alphabet inuktitut; sous la cape, il portait un justaucorps noir et transparent. Utilisant ses habits et son corps pour raconter et réécrire l’histoire des Premières Nations, il fait aussi la promotion de jeunes designers qui représentent ce que le ténor appelle «l’excellence autochtone».

L’artiste, remettant en question les catégories identitaires, choisit souvent de se démarquer par ses costumes, qui déjouent à la fois les codes genrés et la dichotomie entre traditionnel et contemporain.

Ensemble, ces artistes, qu’ils soient bispirituels ou non, sont en train de changer le paysage artistique de ce que l’on appelle aujourd’hui le Canada. Leurs œuvres rapatrient des voix du passé, conjuguent leurs récits au présent et articulent une vision du futur qui sera résolument autochtone. En recevant le Polaris, Dutcher a d’ailleurs lancé: «Canada, entends-tu cette renaissance autochtone? Es-tu prêt à écouter les vérités qui doivent être dites?» Ses paroles ramènent à l’esprit celles du chef de la nation métisse Louis Riel, qui, peu avant sa mort, en novembre 1885, avait affirmé: «Mon peuple s’endormira pendant 100 ans et, lorsqu’il se réveillera, ce sont les artistes qui le mèneront.» Jeremy Dutcher, qui est né en 1990 alors que s’achevait le siècle de dormance annoncé par Riel, fait clairement partie de ce retour en force. Si l’on se fie aux critiques élogieuses et aux commentaires en ligne, les Canadiennes et Canadiens semblent ouverts et émus par la remise en scène inédite que les artistes de cette renaissance leur proposent.

Julie Burelle est conseillère dramaturgique et professeure à l’Université de Californie à San Diego. Elle est l’autrice d’Encounters on Contested Lands: Indigenous Performances of Sovereignty and Nationhood in Québec, publié en 2019 à la Northwestern University Press.

Références

[1] Robin Gray, «Repatriation and Decolonization: Thoughts on Ownership, Access, and Control», The Oxford Handbook of Musical Repatriation, F. Gunderson, R. Lancefield et B. Woods, New York, Oxford University Press, 2019.

[2] Prix décerné par des critiques au meilleur album canadien, toutes catégories confondues.


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Alexia Bürger, Alix Dufresne et Solène Paré. © Julie Artacho

Photo de la une: Jeremy Dutcher. © Matt Barnes