La Fabrique Culturelle

Quand j’étais Ken

Ni pétasse ni hommasse: être autrement visible

Ce texte, tiré du numéro 327 de la revue Liberté, est présenté en collaboration avec la Société de développement des périodiques culturels québécois (SODEP).

Un texte de Lorrie Jean-Louis

La conseillère pédagogique responsable de notre petit groupe de monitrices et moniteurs de français nous invite chez elle.

Je parle avec un de mes collègues, nous sommes côte à côte. Nous ne faisons pas de blagues, nous échangeons sur des sujets variés. Et voilà que ce collègue, dans un geste qui se présente comme émanant d’une franche camaraderie, me donne une grosse bine sur l’épaule. Je suis surprise. Je lui demande d’arrêter. Avant que nous ne puissions reprendre notre conversation, il me frappe à nouveau l’épaule. Il rit. Je lui répète d’arrêter. Le troisième coup suit. Je suis déconcertée. À quoi joue-t-il? Est-il en train d’essayer de me draguer avec humour? Combien de fois dois-je dire non pour que ce soit non? Comment dois-je dire non pour qu’on comprenne non? Je dois faire appel à d’autres ressources que la raison.

Je sens qu’il m’invite à embarquer dans un jeu dont il est le seul à déterminer les règles. Il me fait mal. Je le lui ai dit. Il semble attendre que je consente à sa violence. Si je ris, je serai perçue comme cette joyeuse salope, potentiellement féroce, qui aime les coups. Si je le frappe en retour, je serai taxée de manquer d’humour. Et au Québec, ce n’est pas peu dire. Je serai la fameuse «angry black woman». Je donnerai immanquablement la preuve de ma sauvagerie intrinsèque. L’incorrigible femme noire qui ne sait plus ni où ni comment déverser sa violence naturelle. Ça commence à ressembler à une tragédie, cette absence de choix.

Je ne supporte plus les coups. Je lui demande à nouveau d’arrêter. Enfin, je prends la décision d’exagérer. À sa violence, je réponds par un brin de folie. Devant sa bêtise, je prends le risque d’exposer ma tête de Méduse. Je veux le sidérer. Je risque de perdre un peu plus de mon «féminin». Étant donné que ce n’est pas la première agression que je subis, je sais. Je sais que lorsqu’on présente la poudre, il faut cracher le feu. Mon refus verbal n’est pas suffisant. Je pose la main sur la lampe en céramique située à côté de ce collègue, laquelle doit faire la moitié de son corps en hauteur alors que l’abat-jour doit faire en circonférence trois fois sa tête. Je le menace. Je lui dis que s’il me frappe à nouveau, je le frapperai avec cette lampe. Je veux qu’il me croie, car, en vérité, je n’ai pas envie de lui assener un coup de lampe. Je suis pourtant prête à le faire s’il le faut. Mes scrupules sont en paix. J’en suis réduite à la menace pour me faire entendre. Je ne sais pas comment dire combien c’est affligeant. Je ne serai pas plus longtemps l’objet de sa violence, mais suis-je obligée de recourir moi-même à la violence? Oui. C’est peut-être son seul langage. Je dois maîtriser son vocabulaire. Oui, avec quoi parle-t-il? Les autres collègues ne voient rien et, lorsque je le leur raconterai, ils diront que ce n’est pas possible. Mes pairs sont aveugles. Les autres sont autour de nous, mais je suis seule, terriblement seule. La violence se joue dans les interstices. Les témoins ne comprennent pas ce qu’ils voient, donc ils ne voient rien.

C’est ce même homme minable qui me dit plus tard, après qu’un ouragan a frappé Haïti, que ce n’est pas si grave que ça, que les gens ne souffrent pas beaucoup, pas vraiment. Je me souviens, c’était durant la pause entre deux cours. Abasourdie, estomaquée, saisie, je reste sans réplique. Il me parle de la douleur des autres, inexistante. Aujourd’hui encore, je ne peux pas définir ce qu’est un ouragan, voire comprendre sa capacité de destruction. Je ne m’autorise même pas à essayer de «penser» la souffrance des autres. Il y a tant d’affirmations implicites dans ce qu’il vient de dire que je ne sais pas par où commencer à dérouler le parchemin. Il y a mille manières de déshumaniser autrui; en voilà une. La violence est sédimentée. Il vit avec une idée de lui-même qui est dangereuse; ses présomptions lui laissent croire qu’il est un homme lucide, civilisé, tant et si bien qu’il n’a pas besoin de réfléchir avant d’agir ni avant de parler. Dans un calme jamais perturbé par le doute, il affirme n’importe quoi. Qui croit-il être pour prétendre savoir? D’où lui vient son assurance? C’est d’une absurdité et d’une violence difficiles à qualifier. Pourquoi s’en faire si les autres ne sont même pas capables d’avoir mal? La désolation qu’entraîne l’ouragan n’est pas si grave, car ces gens ne sont pas en mesure de la vivre pour ce qu’elle est. Surprise à nouveau dans mon innocence, je réalise que cette croyance doit être bien répandue. C’est ce qui expliquerait en partie l’indifférence si commune. Je viens de découvrir une nouvelle facette du racisme, du classisme et même du sexisme: réduire à sa plus simple expression la douleur de l’Autre. Il y a un filet racial sur tout; j’en prends conscience à mon grand désarroi. Je n’ai pas été éduquée avec ce regard sur le monde. Cet Autre est si peu évolué qu’il ne sait pas souffrir. L’Autre, c’est moi.

La domination ne se présente jamais telle qu’elle est, elle se donne à voir comme une raison inéluctable, une éthique juste, le sens du monde.

Il me fallait comprendre une chose et il me fallait la comprendre vite. Dans une situation d’oppression, le but est toujours le même pour la personne qui est opprimée: survivre en préservant sa dignité. Pour celle qui opprime, le but est tout autre: asseoir sa domination comme s’il s’agissait d’une vérité morale indépassable. Cette facette est essentielle, car la domination ne se présente jamais telle qu’elle est; elle se donne à voir comme une raison inéluctable, une éthique juste, le sens du monde. Il y a beaucoup de fatalisme dans la violence. On nous fait croire par d’innombrables moyens que, pour que tout aille bien, il doit en être ainsi. C’est Bourdieu qui disait que l’ordre social est d’abord un ordre mental. Donc, la personne opprimée doit survivre physiquement dans un premier temps, mais aussi, et surtout, survivre psychologiquement. Il lui faudra accepter le réel selon la vision de celle qui l’opprime ou se battre. S’opposer à l’oppression qu’on subit est une lutte constante. Elle cause bien des dommages. Encore une fois, ne pas se défendre, c’est souffrir, et se défendre, c’est souffrir. Voilà le souffle tragique qui revient.

Je cherche à mots perdus un sentiment ineffable et, pour cette raison, difficile à nommer. Rares sont les livres qui parlent d’un personnage qui me ressemble ou qui vit ce que je vis. Qui voit ce que je vois. Si j’en trouve, d’ailleurs, ce n’est pas à l’école qu’on me les présente. Je suis une poupée. On peut faire ce qu’on veut de moi. Je ne dois pas répliquer aux gifles symboliques dont je fais l’objet. Une sorte d’écueil innommable nimbé d’une innocence tronquée, percée, criblée de la marque du temps, qui se glisse d’une fille à l’autre, de vraies poupées gigognes, des Filles en série. Je suis presque bègue, mais je me fais le devoir de penser, sûrement pour avoir moins mal. Soudain, un souvenir ressurgit. Il est laid, mais il exige que je le regarde. Les coups assenés par cet ancien collègue me ramènent à des jeux de l’enfance. J’aperçois d’abord un lien presque invisible, puis à un autre moment très clair.

Elles étaient blanches et j’étais noire. Elles n’étaient pas plutôt beiges et moi, plutôt marron; non. Ces couleurs ne sont pas assez éloignées. Il fallait les arrondir pour qu’on puisse les opposer.

Elles étaient blanches et j’étais noire. Ce sont des faits inattaquables, imperturbables, immuables. Elles n’étaient pas plutôt beiges et moi, plutôt marron; non. Ces couleurs ne sont pas assez éloignées. Il fallait les arrondir pour qu’on puisse les opposer. À beige, pourquoi ne pas dire blanc et à marron, noir.

Je comprenais donc enfant qu’être blanc, c’était un argument en soi et que rien, aucune forme d’objection ne m’était possible. Je devais l’accepter ou quitter les lieux du jeu. Comme Barbie était le symbole, la quintessence même de la beauté, et non pas le délire d’un dénommé Mattel avalisé par des sociétés toutes entières, je ne pouvais pas être de ce côté-là. J’étais dans les annales de l’invisibilité ou de l’insignifiance suprême: j’étais Ken.

La structure de notre modèle moral occidental se fonde sur la binarité. Hors de celle-ci, nous sommes dans l’incapacité de penser, c’est-à-dire de négocier le réel.

Je n’avais pas le choix d’être Ken. D’abord, l’achat d’une poupée Barbie était hors de prix pour ma mère et elle n’y voyait sûrement rien d’intéressant. Je n’avais donc pas ma propre poupée. Je jouais avec mes voisines blanches. Je n’avais pas le choix de la poupée à incarner. Je devais être Ken. La structure de notre modèle moral occidental se fonde sur la binarité. Hors de celle-ci, nous sommes dans l’incapacité de penser, c’est-à-dire de négocier le réel.

Les images pleuvent. Il y a ce tableau célèbre de Manet, Olympia, où l’on voit une femme blanche affalée, nue et, à ses côtés, une femme noire debout, un fichu sur la tête, aussi noire que le mur derrière elle, qui lui présente des fleurs. Ce tableau de Manet entre dans une longue tradition de L’odalisque à l’esclave. On ne peut pas comprendre la position de la femme noire. Elle est impossible; entre l’amante servile et la captive envieuse: deux rôles abominables. Que reste-t-il de ces images dans l’imaginaire social? Une insulte dans la cour d’école, l’obligation d’incarner Ken, et ce regard de la «fille en série» domestiquée qui applique avec la constance du métronome ce qu’on attend d’elle. Ce regard qui indique à l’autre fille qu’elle est inférieure dans le panthéon de la féminité. De la docilité dans laquelle elle-même est confinée, elle contraint cet autre corps, noir, version féminine, à lui renvoyer cette image d’elle-même, de la femme douce, innocente et désirable, aux yeux bleus, préférablement. L’innocence n’aura jamais été aussi écœurante. Dans ce tableau de Manet, l’esclave, la femme noire, est invisibilisée par l’indistinction de couleur entre le mur et elle. La seule façon de la faire apercevoir est de lui apposer un fichu un peu plus clair sur la tête. Sa noirceur doit être comprise comme l’opposition radicale à la blancheur de cette autre femme, l’odalisque. Celle-ci n’est pas belle parce qu’elle a de beaux yeux ou un beau corps, ou je ne sais quoi. Elle est belle parce qu’elle est blanche, c’est simple. Il faut lire l’image dans le bon ordre. L’Autre est d’abord noire, bestiale, et après, beaucoup plus tard, femme. Ainsi, à huit ans, j’avais deux modèles féminins très rigides à l’extérieur de la figure maternelle: Barbie, une pétasse, et Ken, incarnée par une fille, une hommasse. Je les rejetais en bloc. Je ne désirais être ni l’une ni l’autre. Heureusement, ma mère ne correspondait pas du tout à ces modèles et je l’admirais.

Je repense à ma vie de fille noire au Québec et je réalise avec horreur que j’ai longtemps vécu sous le joug d’idées racialistes. Je croyais vraiment à une différence essentielle. Les Noirs et les Blancs appartenaient à des mondes qui ne se rencontraient pas. J’entretenais inconsciemment la croyance que les «Noirs» et les «Blancs» ne pouvaient pas s’aimer vraiment. Je ne regardais plus les hommes que j’avais catégorisés comme blancs, convaincue qu’ils ne verraient en moi qu’un exotisme superficiel, qu’une tigresse qui prend le métro. Le problème du racisme, c’est qu’il atteint le cœur. Il le paralyse. C’est dramatique! Je ne leur accordais plus aucun sérieux. J’étais aveugle. J’étais dans une sorte d’apathie affective et je ne le savais pas. Mon plus grand regret est d’avoir raté des histoires d’amour.

Rabibocher sa tendresse blessée, travailler à crever l’abcès d’une féminité en constant débâcle, chercher encore un brin de folie pour croire que, si tout cela n’est pas un mirage, ce n’est pas non plus un horizon. Ce chemin, dans les mêmes conditions, je le referais probablement exactement de la même façon. Dans le système d’éducation occidental, hérité d’un colonialisme qui ne dit pas son nom, le racisme n’est jamais un thème au programme scolaire, du moins pas officiellement. Pourtant, il est omniprésent dans la cour d’école, dans les parcs, dans l’espace public… Ce qui me préoccupe aujourd’hui, ce sont les autres filles et garçons qui viennent après moi et qui, dépourvus de toute éducation sur le racisme, donc inconscients de leurs angles morts, tomberont dans les mêmes pièges. Les rôles sont déjà attribués, le décor est monté, rien n’est fait pour qu’on ne rejoue pas sempiternellement la même pièce. Je ne cesse pas de frapper à la porte de l’imaginaire; c’est, selon moi, la seule issue. Il peut amener les gens ailleurs; déplacer leur regard. C’est une sensation que je cherche toujours moi-même. Quand je regarde une œuvre, quelle qu’elle soit, je dis: «Déplacez-moi. Montrez-moi que je ne sais pas regarder le monde.»

En faisant la rétrospective de mes différentes interprétations forcées de Ken, je trouve maints souvenirs déplaisants où je ne pouvais pas être identifiée à une femme ou à une fille. Dans ceux-ci, je suis vulgaire. Je suis une négation. Y penser seulement me heurte. Dans ces différents souvenirs, chaque figure de l’archétype de la femme noire frappe. Les stéréotypes, nommons-les: femme à la sexualité débridée, femme stupide, femme en colère tout le temps, femme monoparentale, femme sale, femme pauvre. Et un dernier stéréotype, mais non le moindre: la femme noire forte. C’en est un retors, parce qu’il a l’air d’une qualité, presque. Mais qu’est-ce qu’on fait à une femme noire naturellement forte? Vous devinez? On la frappe, littéralement et figurativement. Les clichés tombent les uns sur les autres et il ne faut pas beaucoup de temps pour se retrouver plaquée contre le sol. La photo est prise; les stéréotypes sont en pleine forme!

La difficulté d’ôter nos ornières tient entre autres au statu quo, mais le statu quo, c’est la normalité et, à bien des égards, la normalité est ce qu’il y a de plus nocif. Dans NoirEs sous surveillance, Robyn Maynard retrace l’histoire de la ségrégation raciale au Canada et elle nous apprend que, dans plusieurs écoles de l’Ouest canadien, on enseignait aux enfants noirs la soumission pour les préparer à une vie de subalternes. C’est impossible, c’est fini, se dit-on aujourd’hui, et pourtant… L’apprentissage de l’acceptation de la honte et de l’humiliation se passe sous nos yeux aveugles. Comme femme noire, vous n’aurez aucune peine à trouver un emploi de «subalterne». Par contre, bardée de diplômes et avec un français impeccable, vous aurez toute la peine du monde à trouver un travail où vous serez rémunérée et reconnue à votre juste valeur au Québec. Ou, si vous en trouvez un, la menace de le perdre planera sur vous. Une femme noire qui est en position d’autorité, c’est inadmissible! Quelle décadence que de se faire «diriger» par une femme noire! Plusieurs femmes, blanches, férues de féminisme, ne le voient pas. L’ombre des odalisques à l’esclave plane sur nous toutes et tous. Mon éducation forcée à la kennisation me laisse croire que cette volonté de subordonner l’Autre demeure très présente, mais sous des formes sournoises. Ce qu’on ne sait pas voir nous habite. Enfin, ce qui me frappe et qui reste encore très peu remis en question, c’est que l’oppression en dit beaucoup plus sur la personne qui opprime que sur celle qui est opprimée.

Biographie: Lorrie Jean-Louis est membre du comité éditorial de Liberté. Elle a une maîtrise en littérature. Elle se consacre à l’écriture.

 


Vous avez aimé ce que vous avez lu? Ce texte est tiré du numéro 327 de la revue Liberté.

 

Illustration de la une de l’article: Véronique Lévesque-Pelletier, Rosiers sauvages