La Fabrique Culturelle

Quand la photographie mène à la poésie

5 artistes se laissent inspirer par les Rencontres internationales de la photographie en Gaspésie

C’est par le biais de poèmes et de récits que Maryse Goudreau, Philippe Garon, Bilbo Cyr, Annie Arsenault et Joanne Morency nous invitent à nous imprégner de différentes ambiances liées à ces 11es Rencontres internationales de la photographie en Gaspésie.

À la demande de La Fabrique culturelle, ils ont posé un regard personnel sur l’une ou l’autre des expositions, qui explorent cette année différents thèmes, de la nuit arctique à l’aridité du territoire en passant par l’intimité, la société russe ou encore la nature poétique d’une image.

En abordant les divers thèmes sous l’angle de la résistance, chacune des 15 expositions est une invitation à nous laisser surprendre, émouvoir et bouleverser. Les expositions sont présentées sur tout le territoire gaspésien jusqu’au 30 septembre 2020.

Le déploiement

 Par Maryse Goudreau

Texte inspiré de l’exposition d’Emmanuelle Léonard

Images tirées de l’exposition «Le déploiement», d’Emmanuelle Léonard

Le mot «déploiement» est ici évocateur d’un dépliement de la carte vers les limites du Nord, où se vide un Hercule. Masqués au visage, ils débarquent vêtus en variations de camouflages verts, soulignant à quel point ils sont étrangers à la blancheur du paysage. Une patrouille d’affirmation de la souveraineté canadienne dans le Haut-Arctique est là, à se mouiller les pieds sur une glace qui s’affine. C’est comme ça qu’on fait germer un pépin: on l’expose à de l’eau et à un brin de lueur rose. Les machines, les génératrices et les moteurs maintiennent artificiellement ce noyau de vert qui a peu de chance de prendre racine sous le coup des mille tours par minute. La nuit nordique rattrape la meute de motoneiges, qui se refuse à démarrer. C’est un lieu qui demande une grande attention pour pouvoir s’y acclimater, voire y circuler; les rangers inuit leur feront voir les vents provoquant de puissantes racines.

Tatiana aimait les mots mystères

Par Philippe Garon

Texte inspiré de l’exposition de Dmitry Markov 

Photographies tirées de l’exposition «#DRAFT #RUSSIA», de Dmitry Markov

Yankele a 7 ans.
Ania a 11 ans.
Makari a 15 ans.
Melor a 28 ans.
Zina a 33 ans.
Tatiana a 72 ans.
Radomir a 79 ans.

Yankele ne sait pas qui est Lénine.
Ania ne sait pas qui est son père.
Makari sait qui lui a volé son bicycle.
Melor ne sait pas lire.
Zina ne sait pas comment dénoncer son patron.
Tatiana ne sait pas dire non.

Yankele est autiste.
Ania est jalouse de sa sœur.
Makari est en colère.
Melor est amoureux.
Zina est sobre depuis seize mois.

Yankele veut un chien.
Ania veut partir de son village.
Makari veut se venger.
Melor veut vivre son homosexualité librement.

Yankele croit qu’il ferait un bon rabbin.
Ania croit que l’argent fait le bonheur.
Makari croit que l’argent fait le bonheur.

Yankele rêve que ses parents reviennent ensemble.
Ania rêve de devenir célèbre.

Yankele aime l’astronomie.

Unuua

 Par Bilbo Cyr

Texte inspiré de l’exposition de Yoanis Menge 

Photographies tirées de l’exposition «Unuua», de Yoanis Menge

Loin au nord du nord. Plus loin que le bout de la dernière route. Là ou même la lumière du soleil oublie parfois de briller. Uvani. Ici vit un peuple qui se nomme toujours les Hommes… inuit. Depuis la nuit des temps, l’art de la survie du corps et de l’esprit y est pratiqué et transmis, de génération en génération. Après l’effervescence du jour sans fin, quand l’ombre gagne tout l’espace, les racines s’ancrent doucement entre le roc gelé et les lichens, et les regards se tournent vers l’intérieur. Yoanis Menge y jette une lumière rare, saisissant la vérité de l’instant, le temps d’un flash aussi aveuglant que révélateur. En ces terres où il est rare que l’homme blanc pose le pied autrement que pour se remplir les mains, il a su se faire accepter. Il en rapporte des images qui crient dans le silence de la nuit l’importance d’exister encore. Qujannamiik qaujimatikkavinnga. Taimakalauq! (Merci de me faire savoir. C’est tout pour maintenant.)

Pour aujourd’hui

 Par Annie Arsenault

Texte inspiré de l’exposition de Bieke Depoorter

Photographies tirées de l’exposition «C’est assez pour aujourd’hui», de Bieke Depoorter

C’est assez de linge sale
de jours empilés
de papier peint à fleurs sur nos déchéances victoriennes
assez de chica boum

L’Amérique est restée coincée entre nos côtes
ça sonne pas comme d’habitude

C’est assez pour le ciel
pour nos épaules
pour la folie
c’est assez pour aujourd’hui

Le soir se penche sur la lenteur
la misère se cherche une gang
l’ennui se pointe avec de la liqueur pis des chips
le temps s’engourdit un peu

God bless la nuit
où même l’amour s’éparpille et clignote

God bless le nid
où on entend à nouveau le bourdon de sa carcasse
la bouilloire qui siffle à l’intérieur

L’enfant inquiet dans son costume de loup
étourdit ses malaises dans l’odeur du tapis
se mord la joue
finit par retrouver dans quel sens plier son cœur

Chacun porte sa croix
les lucioles affolées
les yeux des chats errants
autant de trajectoires pour le rêve

Chacun dépose sa lumière quelque part
quelque part
magnifié

Dans la clarté comme dans le noir

 Par Joanne Morency

Textes inspirés de l’exposition de Marco Del Pra’

Photographie tirée de l’exposition de Marco Del Pra’

Nous ignorons tout des commencements
cette pratique assidue de la lumière

à l’heure où s’ouvre un monde
les objets se déchirent sur la rétine

nous cherchons à réunir racines et rameaux
fouillons la part enfouie de l’aube
mélange de pluie et d’encre

comment décrire la nuit et le jour
évadés de chaque forme
le grain palpable de l’espace en mouvement

rien n’est totalement visible

Photographie tirée de l’exposition de Marco Del Pra’

Tu te rappelles
les veinures sur les mains de ta mère
son sillon laissé dans ton ombre

que devient ta silhouette
hors de tout paysage

il s’agit de trouver ton ballant
à même des lueurs incertaines

de tourner sur toi-même sans te perdre

dans la clarté
comme dans le noir