La Fabrique Culturelle

James Baldwin et William Styron: écrire l’Amérique de l’Autre

Ce texte, tiré du numéro 268 de la revue Spirale, est présenté en collaboration avec la Société de développement des périodiques culturels québécois (SODEP).

Un texte de Mélikah Abdelmoumen

J’ai découvert le grand écran et la Shoah le même jour. C’était en 1982, j’avais 10 ans, et mon père avait décidé de m’emmener au cinéma pour la première fois, voir Sophie’s Choice.

Ces deux heures devant un mur lumineux, assise à côté de lui qui, par moments, avait du mal à retenir ses sanglots, ont contribué à faire de moi celle que je suis aujourd’hui.

Pendant les nuits qui ont suivi, mes cris ont réveillé ma famille. Je rêvais que les nazis venaient nous chercher.

Nous n’étions pas juifs, et d’ailleurs je n’avais pas compris, à l’époque, que le massacre avait aussi touché les homosexuels, les Roms, les résistants. Ni que l’héroïne du film, Sophie, était catholique. Que je le sache n’aurait rien changé: il apparaissait évident à mes yeux de gamine que si l’humanité était capable de cela à l’égard d’un groupe donné à un moment de l’histoire, elle le serait avec d’autres. Personne n’était à l’abri. Je ne savais pas encore que le film était tiré du roman éponyme de William Styron. Lorsque je l’apprendrais, j’éprouverais une peur bleue à l’idée de le lire.

J’ai souvent revu Sophie’s Choice. Il m’a chaque fois fait le même effet. J’étais terrorisée devant ce passé dont j’étais certaine qu’il pouvait de nouveau advenir.

J’en suis venue à Styron par un étrange détour, 30 ans plus tard, en découvrant grâce à des amis James Baldwin, plus précisément son recueil de nouvelles intitulé Going to Meet the Man (1965).

Né en 1924 à Harlem, aîné d’une famille nombreuse, Baldwin a grandi dans une extrême pauvreté. Il a consacré sa vie et son écriture au combat pour les droits des Noirs aux États-Unis, mais aussi pour ceux des homosexuels.

Dans la nouvelle qui clôt le recueil, Baldwin se met dans la peau d’un garçon blanc qui part en excursion avec ses parents pour assister, en dégustant sandwichs et boissons, à un lynchage. Le récit explore les conséquences des relations entre Noirs et Blancs dans un pays où leur cohabitation est fondée sur une histoire de domination et de déni — déni de sa propre position de dominant, dont la légitimité est une chimère, par l’homme blanc. Le jeune héros deviendra, adulte, un policier déchiré entre la haine du Noir, la peur de la colère du Noir et un désir dévorant pour la femme noire…

Magistral Baldwin, tentant de se glisser dans la peau de l’ennemi, de chercher en lui la fibre d’humanité pour démonter les rouages de ce qui fait système et qui, perpétué, mènera l’Amérique à sa perte.

Après avoir lu cette nouvelle, j’ai dévoré Baldwin, tout Baldwin, puis tout sur Baldwin. Et c’est sa biographie, écrite par David Leeming (James Baldwin. A Biography, 1994), qui m’a menée à son grand ami, William Styron.

Styron est né en 1925 à Newport News (Virginie). Enfant, les Noirs qu’il croise en ville le jour disparaissent le soir, confinés dans leurs lieux de vie misérables, invisibles aux Blancs. Sa jeunesse est marquée par la barrière étanche séparant ces mondes parallèles dont il aurait tant aimé qu’ils se rencontrent. Ses parents l’emmènent à des concerts dans des salles mixtes, où ces fascinants et mystérieux concitoyens vont également. Ils sont assis là, à portée de main… sans que le contact dont rêve William ait lieu.

Newport News est située à moins de 200 kilomètres de l’endroit où, en 1831, une révolte d’esclaves, menée par un certain Nat Turner, a fait des dizaines de morts. Le jeune Styron, qui l’apprend presque par hasard, se désole d’apprendre que cette histoire commune aux Noirs et aux Blancs, celle de leur incapacité à se rencontrer autrement que dans l’abus et le sang, soit si peu connue. Le fait que ses grands-parents paternels aient été propriétaires d’esclaves mais que ses parents, progressistes, lui aient transmis de toutes autres idées sur les relations raciales, n’est sans doute pas pour peu dans les positions de Styron, le garçon, le jeune homme et, bientôt, l’écrivain.

Lorsque j’apprends tout cela sur l’auteur de Sophie’s Choice, les Collected Essays de James Baldwin (1998) sont devenus ma bible. Je ne suis pas Noire, mais une Québécoise d’origine arabe, qui a immigré en France dans les années 2010.

Baldwin est un baume. Baldwin en a beaucoup à m’apprendre et je le sais: sur le rejet, l’abus de pouvoir, la discrimination et la possibilité de s’unir dans la lutte pour l’égalité de tous, même avec les alliés les plus improbables.

Le fait que Baldwin ait eu des amis blancs, frères de combat, lui a d’ailleurs valu des reproches, notamment de la part d’Elijah Muhammad, chef de la Nation of Islam. Ou encore, mais un temps seulement, de la part de celui qui finira par devenir un grand ami, Malcolm X.

Parmi les Blancs entre les mains desquels Baldwin aurait remis sa vie, et qui, écrit-il dans La prochaine fois, le feu, luttaient «au prix de beaucoup de peines et de grands risques pour rendre ce monde plus humain», il y avait donc William Styron, que je me suis mise à lire. D’abord Sophie’s Choice (1979), encore plus puissant que le film, puis The Confessions of Nat Turner (1967), qui a irréversiblement lié les destins des deux écrivains.

Entre février et juillet 1961, Baldwin passe beaucoup de temps chez les Styron. William avoue à James sa fascination pour Nat Turner. James lit à William des extraits de son roman le plus sombre sur les relations Noirs-Blancs en Amérique, Another Country (1962). «[He] told me more about the frustrations and aguish of being a black man in America than I had known until then, or perhaps wanted to know. He told me exactly what it was like to be denied service, to be spat at, to be called nigger and boy (1)“», écrira Styron.

Baldwin le convaincra non seulement d’entreprendre le livre sur Nat Turner qu’il rêve d’écrire depuis des lustres, mais de tenter de se glisser dans sa peau et de comprendre, de l’intérieur, ce qu’être Noir, esclave, et en colère, signifie.

The Confessions of Nat Turner s’appuie sur les rares faits avérés et sources disponibles. Porté par ses discussions avec Baldwin, Styron souhaite faire découvrir à ses lecteurs blancs une histoire qu’ils ont tendance à considérer comme extérieure à la leur, alors qu’elle détermine le rôle qu’ils jouent aujourd’hui, souvent inconsciemment, dans les rapports raciaux de leur pays.

Le livre est d’abord bien accueilli: Styron reçoit le Pulitzer, et un diplôme honorifique de l’université noire Wilberforce, en Ohio. Mais viennent bientôt des attaques, notamment de la part d’acteurs noirs d’Hollywood soucieux de bloquer le projet d’un film sur Nat Turner tel que vu par Styron, et des auteurs de l’ouvrage collectif Styron’s Nat Turner: Ten Black Writers Respond (1968). Ces derniers, comme ses autres détracteurs, remettent en cause le côté faillible du Nat Turner de Styron, sa colère devant la soumission de certains des siens, son ambivalence envers les Blancs et les Blanches. On fustige Styron pour avoir imaginé Turner dans une relation charnelle avec un autre homme. Et, pire que tout, lui, un Blanc du Sud, s’est approprié le héros d’une culture qui n’est pas la sienne, comme le suggère le titre du texte de Vincent Harding, «You’ve Taken My Nat and Gone» — «Vous avez pris mon Nat et êtes parti».

Styron tente le dialogue à plusieurs reprises, notamment lors d’une rencontre avec l’acteur noir Ossie Davis, modérée par un James Baldwin déchiré entre deux interlocuteurs dont la colère et le désarroi lui semblent également défendables. Son Nat Turner, dit Styron, n’est pas un ouvrage historique, mais un roman proposant une méditation sur l’histoire commune des Noirs et des Blancs américains, pour dire quelque chose de l’époque actuelle.

L’histoire de la réception du roman m’a surprise. Pour moi, c’était pourtant limpide: le Nat Turner de Styron est James Baldwin, son ambivalence face à la femme blanche, à la fois désirée et haïe, est le reflet de celle du jeune héros de Going To Meet The Man face aux femmes noires. L’indignation mêlée de pitié de Nat devant Noirs aussi bien que Blancs devenus rouages impuissants d’une machine impitoyable, l’esclavagisme, est tout à fait baldwinienne. C’est sans parler du mépris rentré de Turner face à l’avocat blanc condescendant qui recueille son témoignage ou de sa voix intérieure, presque aristocratique, si différente du «nigger talk» qu’il adopte devant les Blancs pour éviter de se mettre en danger en sortant de son rôle. Celui qui lit Les confessions de Nat Turner et qui connaît Baldwin est plongé dans une fabuleuse chambre d’échos. Ce dernier confiera d’ailleurs à un journaliste: «Yes, I think there’s some of me in Nat Turner. […] If I were an actor, I could play the part (2)

Je retiens de ma lecture de Styron et de Baldwin le fait que l’amitié entre le petit-fils d’esclaves et le petit-fils de maîtres a permis à ce dernier de commencer à écrire une histoire inédite de l’Amérique, complexe, dérangeante mais plus juste: la leur, à tous deux.

Mais malgré cette conviction intime, un malaise demeure en moi. Styron a-t-il eu tort de s’approprier Nat Turner? Je crois que non, et j’ai tenté de dire pourquoi. Le fait qu’il ait été soutenu par Baldwin et certains intellectuels et artistes de la communauté africaine-américaine invalide-t-il l’indignation des autres? Évidemment que non. Et la suite de la carrière de Styron, ainsi que la postface à la réédition des Confessions de Nat Turner, montrent que dans une certaine mesure, l’affirmation parfois très vive de cette blessure a, au fil des années, été reçue, soupesée, entendue. Au moment d’écrire Sophie’s Choice et d’aborder la Shoah, Styron opte pour une autre approche: raconter l’histoire à travers le regard de Stingo, jeune écrivain du Sud issu de grands-parents esclavagistes.

Quant à moi, auteure racisée dans un Occident où être arabe est devenu par moments invivable — et constatant qu’en effet, lorsqu’il s’agit de discrimination et des violences qui en découlent, ma peur d’enfant se confirme: personne n’est à l’abri, je salue l’amitié qui poussa Styron et Baldwin à prendre, chacun, le risque d’écrire l’Amérique de l’autre. Et je choisis le droit du romancier de tenter de dresser des ponts entre lui et l’Autre, inséparable de son devoir d’entendre la lecture de l’autre et, le cas échéant, sa colère. Je ne peux choisir que cela, avec l’espoir que les échanges autour des œuvres, aussi vifs soient-ils, fassent évoluer notre regard sur nos histoires communes. Car ces débats, échanges et avancées ne peuvent avoir lieu que si les œuvres qui les suscitent existent, et qu’elles sont lues.


Références:

(1) «Il m’en a appris davantage sur les frustrations et l’angoisse liées au fait d’être un homme noir en Amérique que ce que je croyais, et peut-être même que je voulais, savoir. Il m’a expliqué exactement ce que cela faisait de se voir refuser le service dans un commerce, de se faire cracher au visage, de se faire appeler “nègre” ou “boy“.» James L. West III, William Styron: A Life, Random House, 1998, 506 p.

(2) «Oui, je crois qu’il y a de moi dans Nat Turner. Je crois que si j’étais acteur, je pourrais jouer ce rôle.» James L. West III, William Styron: A Life, Random House, New York, 1998, 506 p.

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