La Fabrique Culturelle

Le cynisme est-il une drogue?

Une liste de lecture des Libraires

En complément à la deuxième saison des balados La vie secrète des libraires, nous avons demandé aux Libraires de nous suggérer d’autres livres tentant de répondre à la même question que celle qui est posée dans l’enquête. Les libraires ont également inclus quelques propositions éclair, selon des catégories originales qui sont expliquées à la fin du billet.

Voici leurs propositions en relation avec l’épisode sur  Sports et divertissements, de Jean-Philippe Baril Guérard, où l’on posait la question suivante: le cynisme est-il une drogue?

1. L’inextinguible, de Maxime Olivier Moutier (Hamac)

Voici un faux livre d’entretiens où Moutier s’en donne à cœur joie, maniant habilement l’ambiguïté, l’ambivalence et la provocation. S’inventer une interlocutrice assez naïve et pâmée pour écouter sans broncher les énormités tapies au fond du larynx d’un ersatz de soi-même et truffer son œuvre d’allusions subtiles (quoique révélatrices) à Lacan, quand même, il fallait le faire! Au fil de «conversations» dont les thèmes vont de l’enfance à la famille, de la religion à la psychiatrie, de la littérature à l’écriture, du féminisme à la domination et du narcissisme au don de soi, Moutier multiplie fausses pistes, faux bonds, fausses balles et faux-fuyants en s’arrangeant toutefois pour ménager la chèvre et le chou, semer et cultiver le doute, entretenir l’équivoque, exciter les folliculaires et haranguer ses interlocutrices à la manière d’un vilain de gala de lutte. Désinvolte et appliqué, humble et arrogant, le cynisme qui se dégage de l’ensemble a ceci de fascinant qu’il est à la fois sincère et fabriqué, brouillant l’eau du miroir où Narcisse se contemple.

Catégories éclair

Propositions de Philippe Fortin, Librairie Marie-Laura (Jonquière)

2. L’essoreuse à salade, de Philippe Chagnon (Hamac)

Le cynisme, lorsque compris comme lucidité de l’hypocrisie sociale, réfute le sens commun aux fins de la volupté d’un état second. Philippe Chagnon, auteur du roman L’essoreuse à salade, a réussi avec brio l’exercice qui consiste à faire maintenir à son personnage une posture narquoise devant n’importe quel imprévu. L’incongruité de cette impertinence donne un ton humoristique à l’histoire, car le narrateur s’érige en être abstrait de sa propre vie.

Celui-ci habite dans un appartement avec sa copine, avec qui il mène une vie normale, jusqu’à ce qu’il nettoie une botte de salade à l’aide d’une fameuse essoreuse. Il décide alors de déplacer ses effets à l’arrière de la cuisine, qui devient son huis clos. Même si la précarité de son couple va en s’accroissant et que l’arrivée d’une peintre énigmatique ne peut qu’érafler davantage le tableau, il persistera dans cette position pragmatique qui, ici, tourne à l’ironie. La narratrice de Sports et divertissements — que l’on se plaît à abhorrer — refuse, à l’instar du personnage de L’essoreuse à salade, toute introspection et agit à l’encontre de tout bon sens.

Catégories éclair

  • Même heure, même poste : Les fins heureuses, de Simon Brousseau (Le Cheval d’août)
  • Le monde à l’envers : Je suivrai tes yeux noirs, de Martyne Rondeau (Triptyque)
  • Ça commence pareil :  Shuni, de Naomi Fontaine (Mémoire d’encrier)

Propositions de Magalie Lapointe-Libier, Librairie Paulines (Montréal)

3. Oscar de Profundis, de Catherine Mavrikakis (Héliotrope)

Dans ce roman qui touche à la science-fiction, nous nous retrouvons dans un Montréal futuriste où les disparités entre les classes sociales sont plus marquées que jamais. Au moment où la métropole est touchée par une épidémie rappelant drôlement celle que nous sommes en train de vivre, le confinement devient obligatoire, et toute personne qui ne s’y conforme pas risque d’être abattue par la police; les sans-abri, très nombreux dans la ville, se retrouvent donc dans une situation extrêmement périlleuse. La narration nous entraîne dans des aller-retour entre la réalité de ces sans-abri et celle d’un protagoniste qui ressemble en plusieurs points au personnage principal de Sports et divertissements : Oscar de Profundis, grande vedette riche et privilégiée ayant connu le succès dès un très jeune âge. Entre autres drogues, c’est par le cynisme qu’Oscar s’échappera de la panique ambiante face à l’épidémie et qu’il se laissera bercer par un faux sentiment de toute-puissance qui risquera de le mener à sa perte.

Catégories éclair 

Propositions de Myriam Vincent, Librairie Le Fureteur (Saint-Lambert)

4. Les rosemonteries, de Sébastien Ste-Croix Dubé (Tryptique)

Les rosemonteries, c’est Adam, un « brasseur moraliste » en peine d’amour qui se retrouve, bien malgré lui, à devoir traverser la «Rosepatrie» en quête de pièces manquantes pour une machine de refroidissement défectueuse. À l’occasion de la nuit de la Saint-Jean, l’âme en peine errera d’un désespoir à l’autre, se refusant à l’alcool, mais se livrant néanmoins aux microdoses de LSD et à l’art de l’anthropologie urbaine. Mais si, parfois, cet exercice offre quelques éclats d’espoir, il demeure englué de cynisme, voire de deuils jamais aboutis. Adam réussit cependant à marcher sur une fine ligne de clairvoyance critique lui permettant à la fois de garder à distance ses blessures et d’espérer un monde meilleur qui serait sauvé par le communautarisme. Témoin d’une faune appelée à disparaître sous les assauts gentrificateurs, il peste et adore un Montréal magnifié qui ne réussit jamais vraiment à effacer ses illusions perdues.

Panorama géopoétique d’un quartier aussi rose que gris, cette novella parle bien du malaise moral qui marque le capitalisme tardif, où la posture cynique permet de survivre — à défaut de mieux.

Catégories éclair

Propositions de David Berthiaume-Lachance, Librairie Paulines (Montréal)

5. Paul à la maison, de Michel Rabagliati (La Pastèque)

La question la plus corsée que nous a posée l’équipe du balado: le cynisme est-il une drogue, ou bien simplement une étape inévitable du temps qui passe, avec tous les types de deuils que la vie amène? Après une séparation difficile avec Lucie; sa fille Rose, qui passe de moins en moins de temps avec lui; et Aline, sa mère, qui se rapproche de plus en plus de ses derniers instants, le cynisme de Paul ne serait pas plutôt un moyen de survie? Peut-être que, justement, en raison de ce cynisme dont il fait preuve, Paul à la maison atteint une profondeur encore inégalée dans la série; plus encore que Paul à Québec, qui nous guidait pourtant déjà vers une descente en pente (assez raide merci) vers la mort et le deuil. Toutefois, n’ayez crainte, amateurs de Paul, vous ne serez pas déçus: l’humour, l’amour de la typographie et le souci du détail sont toujours au rendez-vous. Résultat: Rabagliati nous livre, à mon avis, le meilleur tome (jusqu’à maintenant) de la série. Mention spéciale à une certaine librairie ahuntsicoise qui s’y trouve!

Catégories éclair

Propositions de Catherine Bond, Librairie Fleury (Montréal)


Petit lexique des catégories éclair

· Même heure, même poste. Un livre québécois dans la même lignée que l’œuvre principale et qui répond à la question.
· Le monde à l’envers. Un livre québécois complètement différent de l’œuvre principale et qui ne répond pas à la question.
· En vers et en prose. Un titre québécois qui fait office de pendant poétique à l’œuvre principale si celle-ci est en prose, ou un titre québécois qui est un pendant prosaïque à l’œuvre principale si celle-ci est de la poésie.
· Autres temps, autres mœurs. Un titre québécois qui aborde les mêmes thèmes que l’œuvre principale, mais dont l’action se déroule à une époque antérieure (un livre historique, par exemple) ou ultérieure (comme un livre de science-fiction).
· Une image vaut mille mots. Un titre québécois qui aborde les mêmes thèmes que l’œuvre principale, mais du côté des albums jeunesse, des livres illustrés ou de la bande dessinée.
· Ça commence pareil. Un livre québécois, peu importe le genre, qui est jugé pertinent et dont la première lettre commence par la même lettre que l’œuvre principale.

Photo de la une: Fred Kearney via Unsplash