La Fabrique Culturelle

À la faveur de la nuit, révéler la gentrification à Montréal et New York

Ce texte, tiré du numéro 123 de la revue ESPACE art actuel, est présenté en collaboration avec la Société de développement des périodiques culturels québécois (SODEP).

Un texte de Josianne Poirier

La lumière révèle et aveugle, une propriété paradoxale qui en fait non pas l’opposée des ténèbres, mais plutôt un phénomène complémentaire. Il n’y a pas d’ombre sans lueur ni de véritable éclat sans obscurité, si bien que traiter d’éclairage implique d’être à la fois sensible à la noirceur et à l’opacité. Il faut développer une attention pour tout ce qui se dérobe au regard et adopter une saine méfiance envers ce que le faisceau des projecteurs magnifie.

Avec cette acuité, lorsque nous appréhendons l’espace urbain après le crépuscule, les illuminations qui le jalonnent n’apparaissent plus comme de simples interventions visant à le sécuriser ou à l’enjoliver. Elles deviennent des indicateurs de ce qui est légitime de montrer, ainsi que d’effacer de l’image de la ville la nuit. Elles incarnent une lutte pour l’accès à la visibilité. Dans le contexte de quartiers en voie de gentrification, il semble d’ailleurs que la lumière artificielle puisse tout autant camoufler et soutenir la dépossession en cours que participer à dénoncer sa violence.

La gentrification est certes une notion qui soulève de nombreux débats, tant ses causes et ses modes opératoires ne font pas consensus.

Nommée pour la première fois dans les années 1960 par la sociologue Ruth Glass (1), elle désigne un phénomène de conversion et de réhabilitation d’édifices patrimoniaux qui s’accompagne d’un changement démographique notoire dans la zone revalorisée. Elle est toutefois régulièrement évoquée lorsque le développement immobilier accéléré d’un secteur urbain précis — qu’il concerne d’anciens ou de nouveaux bâtiments — a pour résultat de forcer le déplacement des populations vulnérables qui y vivaient auparavant. L’esprit de la gentrification pourrait ainsi se résumer comme un processus de création et d’accumulation de capitaux fondé sur la propriété foncière, qui menace le droit à la ville.

L’art et la culture ne sont pas étrangers à la transformation des quartiers. Dans son ouvrage Loft Living (2), paru en 1982, la sociologue Sharon Zukin a bien démontré comment les artistes new-yorkais avaient contribué, malgré eux, à la gentrification de SoHo pendant les décennies 1960 et 1970. L’historienne de l’art Rosalyn Deutsche (3) a aussi souligné la façon dont certains projets d’aménagement axés sur l’embellissement des places publiques et la mise en valeur des monuments génèrent de l’exclusion sociale, en plus d’augmenter la valeur des constructions avoisinantes. Les éclairages scénographiques urbains peuvent avoir un effet similaire.

À Montréal, dans l’arrondissement de Ville-Marie, le territoire du Quartier des spectacles (QDS) (4) a bénéficié dans les dernières années d’une ambitieuse opération de mise en lumière. À la nuit tombée, il brille de mille feux grâce aux projections vidéo qui animent une dizaine de façades, à l’éclairage architectural qui rehausse la présence de plusieurs lieux de diffusion culturelle et aux cercles de lumière rouge qui ponctuent les trottoirs et constituent l’identité visuelle de ce projet de revitalisation urbaine.

Souvent présenté comme le cœur culturel de la métropole québécoise, le QDS est aussi un projet de développement économique. Les actions de l’organisme à but non lucratif qui a pour mandat de le gérer et d’en faire la promotion, le Partenariat du Quartier des spectacles (PQDS), dépendent d’ailleurs des décisions de son conseil d’administration où siègent des acteurs publics et privés issus des milieux des affaires, du tourisme, de l’éducation et de la culture.

Récemment, l’organisme a divulgué une étude sur les retombées économiques immobilières du QDS (5). Elle montre qu’entre 2007 et 2019, la valeur des terrains y a augmenté de 21 %, soit 6 % de plus que dans le reste de l’arrondissement. Durant la même période, 30 projets résidentiels ont été réalisés au QDS, dont seulement 2 sont voués au logement social (pour un total de 9 unités), alors que 19 autres offrent des condos (pour un total de 214 unités). Sachant qu’en 2011, 56,7 % des ménages de l’arrondissement de Ville-Marie avaient des revenus inférieurs au seuil de la pauvreté (6), ces chiffres suggèrent que l’on cherche à attirer une population plus aisée que celle qui habite déjà sur place.

Bien entendu, les illuminations spectaculaires qui participent à la mise en scène des espaces publics du QDS ne peuvent être tenues responsables de la situation foncière qui y prévaut.

Elles s’inscrivent cependant en complémentarité d’interventions qui rehaussent l’attractivité du centre-ville de Montréal. Elles soutiennent également l’image illusoire d’une urbanité pacifiée où l’animation culturelle devient un indicateur de la qualité de vie, sans égard pour le statut socioéconomique des individus qui en profitent en premier lieu.

Il existe néanmoins des pratiques artistiques qui ont recours à la lumière afin de révéler la gentrification et ses conséquences délétères.

À l’été 2012, le centre d’artistes Dare-Dare, dont les bureaux mobiles étaient alors positionnés au QDS, a exposé temporairement aux abords de la station de métro Saint-Laurent l’œuvre Red Light Monument, de Sheena Hoszko. L’installation utilisait le mobilier urbain signature du secteur, soit huit structures d’accrochage verticales dont les bases de béton clair ont été dessinées par la firme Daoust Lestage. Regroupés par paires, ces mâts ajourés supportaient des projecteurs de type leko, souvent utilisés dans les théâtres et les salles de concert, qui diffusaient un grand carré de lumière rouge. L’aire de la surface colorée, loin d’être arbitraire, correspondait à celle des scènes du Cabaret Cléopâtre, un bar d’effeuilleuses dont les salles accueillent aussi des spectacles iconoclastes.

En 2010, le lieu a été menacé d’expropriation en raison de l’érection à venir du Quadrilatère Saint-Laurent (maintenant appelé Carré Saint-Laurent), laquelle exigeait que tous les occupants des locaux situés du côté ouest du boulevard Saint-Laurent, entre le Monument-National et la rue Sainte-Catherine, soient délogés. Le Cabaret Cléopâtre a gagné sa bataille devant les tribunaux et sa bâtisse sera finalement encastrée dans le nouveau complexe, mais ses voisins ont tous plié bagage. Lors des consultations publiques portant sur la réalisation du Quadrilatère Saint-Laurent, des participants et participantes ont indiqué que le cadre bâti de cette portion de la Main était très dégradé, ce qui justifiait, à leurs yeux, la rénovation urbaine annoncée. Le mémoire de la table de concertation Habiter Ville-Marie mentionnait toutefois qu’elle entraînait la disparition d’une grande maison de chambres, ce qui contribuait à la précarisation de plusieurs personnes à risque d’itinérance (7).

L’œuvre d’Hoszko s’affirmait également comme une critique de l’instrumentalisation de l’imaginaire du Red Light opérée par l’image de marque du QDS. Par exemple, les halos rouges qui ont pour fonction de signaler les lieux de diffusion culturelle du quartier sont une citation des lanternes de la même couleur qui servaient autrefois d’enseigne aux maisons closes. En effet, dans la première moitié du 20e siècle, le quartier chaud de Montréal se déployait dans le quadrilatère compris entre les rues Sherbrooke, Saint-Denis, Craig (devenue Saint-Antoine en 1976) et le boulevard Saint-Laurent. Les boutiques érotiques et les peep-shows qui s’y trouvent toujours nous le rappellent d’ailleurs quotidiennement. Or, ces établissements dérangent, comme l’ont bien démontré les débats entourant le maintien des activités du Cabaret Cléopâtre. En choisissant de représenter sur une place publique la superficie d’espaces scéniques qui se dérobent au regard de la plupart des visiteurs et visiteuses du QDS, Hoszko donnait à voir l’une des nombreuses survivances du Red Light, de même que l’hypocrisie d’une stratégie de marketing qui réfère à cette réalité urbaine uniquement dans l’objectif de conférer un vernis d’authenticité à une opération de revitalisation.

Ailleurs en Amérique du Nord, un second cas de pratique qui mobilise la lumière artificielle au service d’une dénonciation de la spéculation immobilière se trouve à Bushwick, l’un des quartiers les plus branchés de Brooklyn. Depuis 2015, le collectif Mi Casa No Es Su Casa. Illumination Against Gentrification (8) rassemble des artistes et des activistes locaux qui souhaitent, grâce à leurs interventions, offrir «une résistance visible à la gentrification», comme l’énonce la page Facebook du collectif. À cette fin, l’une de ses premières initiatives a été la production d’une vingtaine de panneaux d’affichage arborant, en lettrage incandescent, des slogans tels que «GENTRIFICATION IS THE NEW COLONIALISM», «NOT 4 SALE», «NO EVICTION ZONE» et «NO ME MUDO» (9). Ces enseignes ont par la suite été distribuées dans les communautés latino-américaines et afro-américaines qui habitent Bushwick depuis plusieurs décennies et sont les plus à risque d’être déplacées involontairement par l’engouement que suscite le quartier. En effet, après que des artistes et d’autres lieux culturels eurent été attirés par l’atmosphère singulière de cette ancienne zone industrielle de New York, ce sont désormais les investisseurs privés qui s’y manifestent agressivement. Ils cherchent à y acquérir à faible coût des édifices qu’ils pourront revamper, puis revendre à des prix faramineux.

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Mi Casa No Es Su Casa, Illumination Against Gentrification, 2018. The Illuminators et G-Rebls, #NoRezoningBushwick, projection temporaire contestant un projet de modification de zonage qui permettra la construction de luxueux immeubles résidentiels dans un secteur de Bushwick, New York. Photo : Mi Casa No Es Su Casa.
Mi Casa No Es Su Casa, Illumination Against Gentrification, 2015. Une des enseignes lumineuses disséminées dans Bushwick, New York. Photo : Patrick Chang.
Mi Casa No Es Su Casa, Illumination Against Gentrification, 2015. Une des enseignes lumineuses disséminées dans Bushwick, New York. Photo : Jose Tlaxcaltecalt.
Mi Casa No Es Su Casa, Illumination Against Gentrification, 2015. Une des enseignes lumineuses disséminées dans Bushwick, New York. Photo : Jose Tlaxcaltecalt

Mi Casa No Es Su Casa, Illumination Against Gentrification, 2018. The Illuminators et G-Rebls, #NoRezoningBushwick, projection temporaire contestant un projet de modification de zonage qui permettra la construction de luxueux immeubles résidentiels dans un secteur de Bushwick, New York. Photo : Mi Casa No Es Su Casa.
Mi Casa No Es Su Casa, Illumination Against Gentrification, 2015. Une des enseignes lumineuses disséminées dans Bushwick, New York. Photo : Patrick Chang.
Mi Casa No Es Su Casa, Illumination Against Gentrification, 2015. Une des enseignes lumineuses disséminées dans Bushwick, New York. Photo : Jose Tlaxcaltecalt.
Mi Casa No Es Su Casa, Illumination Against Gentrification, 2015. Une des enseignes lumineuses disséminées dans Bushwick, New York. Photo : Jose Tlaxcaltecalt

Exhibés dans les vitrines de petits commerces et suspendus aux fenêtres d’immeubles résidentiels, les panneaux lumineux accordaient une voix à des New-Yorkaises et New-Yorkais souvent ignorés dans les discussions concernant la transformation de leur propre milieu de vie. Ils soulignaient que la gentrification, au-delà de l’apparition de nouveaux restaurants huppés, engendre des effets dramatiques pour de nombreuses familles. Depuis cette première mise en visibilité de la lutte qui se déroule à Bushwick, d’autres actions militantes et artistiques ont été accomplies par le groupe à la faveur de la nuit. Des projections vidéo monumentales et éphémères dénonçant l’injustice spatiale ont notamment été réalisées en collaboration avec le collectif The Illuminators. Né dans la foulée d’Occupy Wall Street, en 2012, ce dernier use d’une camionnette munie d’équipements de projection pour dévoiler à l’échelle du paysage des situations de crise. Les images lumineuses ainsi diffusées concourent moins à l’esthétisation de la ville qu’à la création d’un espace de revendication et d’échanges. Elles démontrent de surcroît le potentiel de formes de solidarité entre le milieu de l’art et d’autres populations vulnérables lorsqu’il s’agit de résister à la pression immobilière.

Josianne Poirier est titulaire d’une maîtrise en études urbaines et d’un doctorat en histoire de l’art. Sa thèse, qui portait sur la fantasmagorie des lumières de la ville, a remporté le prix Jean-Pierre-Collin 2018 du réseau Villes Régions Monde. En plus de traiter d’éclairage urbain, ses recherches se concentrent sur l’art public, les utopies spatiales et les politiques culturelles municipales. Elle est chargée de cours à l’Université de Montréal, où elle enseigne l’histoire de l’architecture moderne. Depuis 2014, elle a aussi agi à titre d’experte, puis de spécialiste en arts visuels pour la Politique d’intégration des arts à l’architecture et à l’environnement du gouvernement du Québec.

Références
(1) Ruth Glass et al., London: Aspects of Change, Londres, Centre for Urban Studies, 1964.
(2) Sharon Zukin, Loft Living. Culture and Capital in Urban Change, Baltimore, Johns Hopkins University Press, 1982.
(3) Rosalyn Deutsche, Evictions. Art and Spatial Politics, Chicago, MIT Press, 1996.
(4) Le territoire du Quartier des spectacles est délimité par la rue Sherbrooke au nord, la rue Saint-Hubert à l’est, le boulevard René-Lévesque au sud et la rue City Councillors à l’ouest. L’existence de ce projet de quartier culturel a été officialisée en 2003 par la création du Partenariat du Quartier des spectacles.
(5) Groupe Altus limitée, Étude sur les retombées économiques immobilières du Quartier des spectacles, commandée par le Partenariat du Quartier des spectacles, Montréal, 2017.
(6) Arrondissement de Ville-Marie, Programme particulier d’urbanisme: Quartier des spectacles — Pôle du Quartier latin, Montréal, 2013, p. 30.
(7) Habiter Ville-Marie, Pour un centre-ville habité, mixte, inclusif et solidaire, mémoire présenté dans le cadre de la consultation publique sur le projet du Quadrilatère Saint-Laurent, Montréal, 2009, p. 4.
(8) Traduction libre: «Ma maison n’est pas votre maison. Illuminations contre la gentrification».
(9) Traduction libre: «la gentrification est le nouveau colonialisme», «pas à vendre», «zone sans éviction» et «je ne bouge pas».

Vous avez aimé ce que vous avez lu? Ce texte est tiré du numéro 123 de la revue ESPACE art actuel.

Photo de la une par Dare-Dare. Sheena Hoszko, Red Light Monument, 2012. Installation lumineuse temporaire, esplanade du métro Saint-Laurent, Montréal.