La Fabrique Culturelle

François Blais n’est pas désagréable

Ce texte, tiré du numéro 176 de la revue Lettres québécoises (LQ), est présenté en collaboration avec la Société de développement des périodiques culturels québécois (SODEP).

Un texte de Dominic Tardif

«Heille, heille, heille! Rosemarie!» Ça, c’est François Blais qui, quelques minutes après notre arrivée, tente d’ordonner à une de ses deux chèvres de sortir de la voiture d’Alexandre Vanasse, éditeur du magazine, qui avait laissé sa portière grande ouverte. Il n’en fallait pas plus pour que Rosemarie y fourre sa belle tête de chèvre et ses pattes avant afin d’y trouver quelque chose à mâchouiller (plus tard, elle s’amourachera de mon manteau). J’étais déjà heureux d’être là.

C’était un mardi matin très, très gris d’octobre. Annabelle Moreau, la rédactrice en chef de LQ, Bruno Guérin, photographe, et moi avions quitté Montréal tôt et roulé jusque chez François Blais, à bord du VUS vintage de Bruno, qui devait tirer le portrait de l’écrivain. Je pourrais lui poser quelques questions, si j’en avais envie, mais je n’en avais pas vraiment envie. Je m’explique.

Il y a une chose que l’on ne dit jamais au sujet des journalistes littéraires: nous préférerions souvent jaser d’autre chose que de littérature avec les écrivains et les écrivaines que nous interviewons. Enfin, je (toujours parler au je) préférerais souvent jaser d’autre chose que de littérature avec les écrivains et les écrivaines que j’interviewe.

Il m’arrive même parfois de rêver d’une entrevue presque silencieuse, tissée de chaleureuses banalités: t’es allé chez les beaux-parents en fin de semaine? Le starter de ton char est mort? As-tu déjà goûté à ça, toi, du lait d’avoine? Il m’arrive de rêver d’une entrevue durant laquelle je n’adopterais pas le ton empesé du gars qui essaie de poser des questions perspicaces. Il m’arrive de rêver d’une entrevue qui ne serait pas une entrevue. C’était mon jour de chance.

Allô les animaux

Je rencontrais donc François Blais pour la première fois, même si je lui avais déjà parlé au téléphone. Il me dit, quand on se serre la main, qu’il m’a entendu plusieurs fois à la radio, mais qu’il ne savait pas de quoi j’avais l’air. Je lui demande s’il est déçu. Il répond «un peu» avec un grand sourire.

Petite maison orange brûlé. Grand terrain plein de feuilles. Bâtiment pour les chèvres. Poulailler. François vit ici depuis 2015, à Charette, dans la campagne mauricienne, MRC de Maskinongé.

Il demeure avec sa sœur, qui s’était poussée chez leur mère, à Cap-de-la-Madeleine, juste avant notre arrivée, question de ne pas nous croiser. Surprise: François Blais n’est visiblement pas le plus sauvage de sa famille. Remercions néanmoins sa sœur, grâce à qui François ne porte pas de lunettes sur les photos qui accompagnent ce dossier. «Elle m’a dit: “Tes lunettes que t’as achetées sur Internet sont laides. Mets tes verres de contact.”»

Les chèvres, Rosemarie et Ana, me tournent autour et se chamaillent entre elles, et les chiens, Firmin et Achille-l’émotif-qui-jappe-tout-le-temps, me tournent autour et se chamaillent entre eux, et je demande à François si ça paraît que je ne suis pas super à l’aise avec les animaux. Il répond oui. «On a deux chiens, deux chèvres, cinq chats, une dizaine de poules et une perruche.»

Les trois collègues — Annabelle, Bruno, Alexandre — partent avec notre hôte dans le bois bordant la maison pour faire des photos, et l’unijambiste que je suis reste derrière parce qu’il y a trop de dénivellations et que je me casserais probablement la gueule. Je vois au loin toute la bande franchir une petite crique en bondissant, les chèvres Rosemarie et Ana incluses, mais elles, avec beaucoup, beaucoup de grâce. Elles ont été ainsi baptisées en l’honneur des championnes de saut en hauteur, l’Allemande Rosemarie Ackermann et la Serbe Ana Šimić, et elles leur font honneur.

J’entre me réchauffer, le temps de jalouser un des chats de François, une grosse et rouquine boule d’alanguissement, qui somnole sur le dossier d’un divan avec la sérénité du dalaï-lama sous sédatif. François nous raconte plus tard que le chat, Cossette, s’est récemment fait mordre la queue par une bête sauvage, une blessure qui se sera vite transformée en une facture de huit cents dollars chez le vétérinaire.

François et les collègues émergent du bois, précédés des chèvres, à qui François donne des Rice Krispies (des Cric, Crac, Croc, qu’il dit). Les demoiselles jouent aux mannequines pour Bruno depuis au moins une heure, et elles le méritent bien. C’est aussi très efficace, comme incitatif, pour les faire entrer dans leur enclos.

Certaines des poules de François et de sa sœur, voisines des chèvres, portent des prénoms de coiffeuses (Mimi, Monique, Manon, Hélène). Les coqs, eux, s’appellent Chantal et Rita. (François me précise par courriel, quelques jours après notre visite: «Ce n’est pas pour être urbain et genderfuck qu’on leur a donné des noms de filles, c’est juste que le brave fermier qui nous les a vendus est pourri pour différencier les sexes des poussins.»)

Je demande à François s’il leur arrive de faire rôtir une poule. Il me répond qu’une chance que sa sœur n’est pas là, parce que j’en mangerais toute une (j’en déduis que ça veut dire non).

Les collègues font conciliabule, le temps de zieuter les photos déjà prises, pendant que je tente d’amorcer une conversation avec François, en évoquant son récent roman jeunesse, Lac Adélard (La courte échelle, 2019).

François me demande si c’est absolument nécessaire que le magazine lui consacre autant de textes, sans que je sache s’il me confie une inquiétude, ou s’il aimerait que je tente de dissuader Annabelle. «Tu trouves pas que c’est beaucoup?»

Je lui demande plus tard ce que ça lui fait d’être en une de Lettres québécoises, et il me répond que c’est Jean-Marie, le mari de son éditrice [NDLR: Jean-Marie Lanlo est le directeur commercial de L’instant même], qui a fait pression sur Annabelle, ce qui m’apparaît plutôt improbable. Annabelle lui confirme plus tard que le Jean-Marie en question n’a rien à voir là-dedans, ce qui ne semble pas complètement le convaincre.

Le créateur, une richesse

Puis on s’enfonce dans le bois, au fond du terrain, pour d’autres photos, celles-là autour d’une petite cabane abandonnée, dans laquelle quelqu’un qui fait du yoga pourrait faire du yoga, mais qui sert essentiellement aux Blais de petit entrepôt à matériaux. Cela dit, François n’est pas tellement manuel.

Seul avec l’homme pendant que Bruno, Annabelle et Alexandre arpentent les alentours, j’essaie malencontreusement de renouer avec mon rôle de journaliste littéraire qui pose des questions perspicaces et sérieuses auxquelles il a longtemps réfléchi. Ce qui donne l’échange qui suit, alors que nous sommes entourés d’arbres aux feuilles jaunes et oranges et rouges.

Tardif: «Tout le monde se fait une image de François Blais comme le gars difficile d’approche qui ne veut pas jaser, mais on sait pas trop ça part d’où, cette affaire-là.»

Blais: «Ben… ben… j’aime pas ça [les mondanités, les lancements, les entrevues]. Je suis pas sociable. J’ai pas de skills sociales pantoute.»

Tardif: «J’ai déjà rencontré vraiment pire.» (Vraiment. Vraiment.)

Blais: «Ouin… Mais tsé, par choix, je ne vais pas me tenir dans des places où il y a du monde. Sinon, je suis parlable… relativement.»

Tardif, en se rendant compte, au moment précis où il finit de prononcer sa phrase, qu’elle n’a pas de bon sens: «T’es pas désagréable en tout cas.» (Pas. Désagréable. En. Tout. Cas.)

Blais, ironique: «C’est le plus beau compliment qu’on m’a jamais fait.»

Je tente de reprendre ma contenance, après avoir balbutié quelques excuses confuses, en lui demandant si ses patrons, au centre commercial Les Rivières de Trois-Rivières, où il travaille comme concierge de nuit, ont lu son livre Les Rivières suivi de Les montagnes, dans lequel il est question de la disparition d’un enfant, au centre commercial Les Rivières.

Il se trouve que sa lecture, par un des membres de la direction du centre commercial, aurait provoqué une moyenne commotion, au point qu’un expert en ressources humaines aurait été dépêché de Montréal afin de calmer la situation. L’expert en question avait bien compris, lui, qu’il n’y avait pas à s’inquiéter, que François Blais n’est pas un dangereux hurluberlu, qu’il compte parmi les écrivains les plus importants de sa génération, que de le punir pourrait virer en crise de relations publiques (même si j’imagine mal François aller se plaindre à TVA).

L’expert en ressources humaines aurait prononcé une phrase du genre: «François, les créateurs comme toi, c’est une richesse pour une entreprise comme la nôtre.» Et c’était bien la première fois qu’une phrase aussi stérile servait une cause réellement noble.

De la bière, de la pizza, des cadeaux

Un coq hurle; c’est l’heure de rallier la maison et de manger la pizza au bacon qu’Alexandre a commandée. J’offre à François les livres que je lui ai apportés: Résidence d’artiste de quelques instants, de Marc-Antoine K. Phaneuf, un livret réalisé lors d’une résidence d’artiste, dans lequel K. Phaneuf raconte ses rêves (François nomme Marc-Antoine K. Phaneuf dans Les Rivières suivi de Les montagnes). Puis À propos du style de Genette, l’essai de David Turgeon sur Gérard Genette. François retourne les livres entre ses mains et ne semble pas comprendre qu’il s’agit d’un cadeau. «Tu veux dire que tu me… donnes ça?»

Dîner, ce n’est pas dans les habitudes de notre hôte, qui travaille et écrit la nuit et qui peut se permettre de déjeuner tard. François ne mange pas de pizza au bacon avec nous et plutôt que de s’asseoir à table, il s’assoit au salon, sur le bras du divan, en buvant cette bière qu’il boit parce que j’avais compris qu’il voulait que je l’accompagne en en buvant une, alors qu’il souhaitait simplement m’en offrir une pour accompagner mon repas, et qu’une fois ma bière débouchée, j’ai insisté pour qu’il s’en débouche une aussi, sinon j’allais passer pour un alcoolique.

Nous sommes au lendemain des élections fédérales, François n’est pas allé voter, mais semble un peu déçu que Ruth Ellen Brosseau, sa députée, n’ait pas été réélue. Il l’a croisée à quelques reprises et elle lui a paru sympathique. François n’a voté qu’une fois, en 1995, lors du référendum, parce que sa blonde de l’époque avait insisté pour qu’il vienne avec elle. J’en ai déduit qu’il avait voté oui, mais je pourrais me tromper. On peut toujours se tromper.

Et nous voilà qui mangeons de la pizza au bacon à la table de François Blais pendant qu’il nous regarde depuis son salon, et il y a là-dedans quelque chose comme une métaphore de son œuvre ou de sa place dans la littérature québécoise. Ou peut-être que j’essaie encore trop de faire mon perspicace.

François avait comme plan, ce soir-là, de regarder la chaîne Investigation avec sa sœur. Il me dit, avant que nous partions, qu’il écoutera la chronique radio que je prépare sur Ginette Reno. Puis il ajoute, juste avant que je monte dans la voiture: «Oublie pas d’écrire que je suis pas désagréable.»

Dominic Tardif est né en 1986 à Rouyn-Noranda. Il a vécu à Trois-Rivières-Ouest, Asbestos, Sherbrooke et habite maintenant Montréal. Journaliste et chroniqueur, il collabore au Devoir, à la revue Les libraires ainsi qu’à ICI Première et ICI Musique (où une de ses récentes chroniques portait pour vrai sur l’œuvre de Ginette Reno).

Vous avez aimé ce que vous avez lu? Ce texte est tiré du numéro 176 de la revue Lettres québécoises.

Pour en savoir plus sur François Blais:

Découvrez son livre Document 1 dans l’épisode de la série La vie secrète des libraires qui lui est consacré.

Regardez cette capsule tournée avec l’équipe de #LaFab: