La Fabrique Culturelle

Nœud, sœur, cœur, de Maryse Andraos

Revue «Mœbius»

Rédigé par l’autrice Maryse Andraos, le texte de création littéraire Nœud, sœur, cœur, paru dans la revue Mœbius, est finaliste aux Prix d’excellence de la Société de développement des périodiques culturels québécois (SODEP), dans la catégorie «Création littéraire».

Nœud, sœur, cœur

Chère amie,

Je voudrais t’écrire une déclaration d’amour quelque peu dangereuse. Un éloge aux grands liens qui, avec la durée, sont mis à l’épreuve — j’hésite à écrire: nous mettent à l’épreuve.

J’ai commencé à explorer notre amitié sur cette page alors que nous avions cessé de nous parler. Dans cette ébauche, j’essayais de comprendre pourquoi l’idéal de la sororité réactivait une tension que je peinais à m’avouer. Mon texte s’adressait à un petit cercle d’autrices qui s’écrivaient des missives féministes durant les confinements, et l’entreprise s’est vite avérée délicate. Là où mes complices travaillaient à tisser le lien, à en prendre soin, je pointais ce qui brise, ce qui échoue à être réparé.

J’ai délaissé ma réflexion balbutiante, lu d’autres féministes qui chantaient leurs solidarités. Partout c’était le même hommage, la grande alliance, libérée des différends. J’ai pensé à ce qu’avait dû endurer bell hooks en écrivant son article célèbre sur la sororité, Sisterhood: Political Solidarity Between Women. Elle y plaidait pour une reconnaissance des divisions raciales dans le mouvement des femmes — un mouvement alors obsédé par l’utopie de l’unité. Selon bell hooks, le conflit permettrait de faire entendre la diversité des points de vue, et donc, de surmonter ce qui nous oppose.

Cette clarté me guide alors que je reviens à cette page.

Car si le geste féministe s’incarne dans les revendications de nos communautés, il naît d’abord dans les liens personnels que nous entretenons: dans les solidarités affectives, le soin et l’écoute qu’elles supposent. Nos amitiés sont politiques. Les ruptures et les réconciliations qui les jalonnent font partie de notre travail de réparation contre un ennemi intérieur qui nous voudrait isolées, silencieuses, annulées. Se tendre la main, entre sœurs, c’est aussi honorer les difficultés qui jaillissent de cet amour.

 

* * *

 

Tu as le même prénom que ma sœur et cette coïncidence a resserré notre amitié, l’a chargée symboliquement. Ma relation avec ma sœur de sang est tortueuse; nous n’arrivons pas à nous entendre et, depuis quelques années, nous avons carrément coupé les ponts.

Le fait que j’aie concentré ma vie autour de mes relations avec d’autres femmes n’est pas étranger à cette séparation. À travers mes solidarités féministes, j’essaie de créer la sororité que je n’ai jamais eue dans ma famille. Quand cet idéal échoue, ma blessure se réactive. La famille choisie, par moments, ne suffit pas à combler les failles de la famille de sang.

Dans le mot «sœur», j’entends le mot «cœur» — une paronymie qui rappelle combien le lien est ce qui nous tient en vie. La ligature des lettres «o» et «e» incarne visuellement cet entrelacement indéfectible (est-ce un hasard si on la retrouve dans le mot «nœud»?). Cela me signale que ce qui nous lie peut aussi devenir douloureux, tels les nœuds qui me tordent les trapèzes. L’arbitraire des signes établit ses propres parentés, qui me travaillent comme un poème: nœud, sœur, cœur.

 

* * *

 

Je pourrais dire, pour faire noble, que c’est notre amour de la littérature qui nous a rapprochées. Mais c’est autre chose, une entente cosmique, immédiate. J’ai une image claire de notre première rencontre: dans une grande fête, assise à même le balcon avec tes bas résille et ta veste trouée, tu partages avec moi bière et cigarettes. Nous discutons vivement, emportées comme nous pouvions l’être au tournant de la vingtaine, mais peut-être le sommes-nous encore, la nostalgie complique le présent. Le lendemain, alors que tout le monde se retrouvait au diner pour engloutir sa brosse sous des patates graisseuses, je me suis précipitée vers la chaise en face de la tienne, sans feindre la politesse pour les autres. Je voulais te connaître. Je n’allais jamais cesser, dans la décennie qui suivrait, d’entourer ta présence de la même curiosité.

J’aime ta parole nerveuse et agile, qui se déplie dans tous les sens. Il y a quelque chose d’inattendu dans ta manière de dialoguer. C’est peut-être ton humour, un sens du comique qui frôle le délire. Tu rougis en t’esclaffant, d’un rire bouffon qui rallie toute la tablée; tes mimiques sont hilarantes et tes récits, truffés d’hyperboles. Il y a une liberté chez toi, une sincérité qui nous a tout de suite réunies car, comme toi, je ne supporte pas l’hypocrisie; je veux aller au cœur des choses et tu sais percer l’armure des gens. Et puis, tu es intelligente. Ta capacité à intégrer le savoir, à le déconstruire, à inventer tes propres théories est renversante. J’apprends constamment auprès de toi. Si je suis devenue ton amie, si je le reste, c’est par admiration.

 

* * *

 

Une de mes connaissances qui te rencontre pour la première fois est frappée par notre ressemblance. Tes paroles auraient pu sortir de ma bouche, avec les mêmes expressions, les mêmes intonations. Une osmose a dû s’opérer avec le temps. Notre amitié est née alors que nous entrions dans l’âge adulte, ce moment où l’identité se cristallise; notre pensée s’est formée au fil de nos échanges. Mais il y a autre chose, une gémellité qui nous a unies dès les débuts. Un air de famille qui dépasse ce que nous avons pu construire par la simple fréquentation.

Nous rions souvent de nos similarités. Nous sommes nées le même mois de l’année, sous le même signe du zodiaque. Nous avons le béguin pour les mêmes personnes. Nous nous ressemblons même physiquement. Seuls nos quatre ans d’écart nous empêchent de nous comprendre tout à fait. Ce que tu vis, je suis souvent passée par là, ce qui t’exaspère (tu ne peux jamais faire les choses en premier); tandis que de mon côté, je souffre que tu ne puisses comprendre ce que je traverse avant d’en avoir fait toi-même l’expérience.

Il y a ce chalet loué où nous nous isolons toutes deux, aux premiers temps de notre amitié, pour écrire. Entre deux parties de Scrabble, nous fumons des clopes en nous racontant nos romans familiaux, d’une similitude déroutante. La compétition constante avec nos sœurs cadettes, oppressante, destructrice — les cadettes en venant à annihiler tout sentiment de valeur personnelle en nous.

Dans la culture patriarcale, il n’y a jamais qu’une seule fille valable, une Schtroumpfette diraient Nelly Arcan et Chloé Delaume : on ne peut être deux sans concurrence. Les féministes essaient de déconstruire cette rivalité en s’alliant dans le mouvement contraire, la sororité. Or le fait d’avoir vécu, dans son histoire familiale, la violence de cette compétition, sans jamais avoir pu la régler, n’est pas simple à dénouer. Que faire quand la sœur, loin d’être une alliée, est celle dont on doit se protéger?

 

* * *

 

Pour ton anniversaire, tu as invité quelques amis à une fête intime dans ton appartement situé à quelques rues du mien. Il y a des littéraires que je n’ai jamais rencontrés et ça me rend anxieuse, un vieux sentiment, cumulé de lancement en lecture jusqu’à ce que je ne fréquente plus ce genre d’événements. Pour masquer ma gêne, je parle beaucoup, exubérante, avide d’être aimée dans ma maladresse. Le silence tombe. Je fuis vers le frigo, ouvrir un cidre pour oublier ma honte.

Tu me suis à la cuisine et, en saisissant une bière, tu me signales que je t’ai coupé la parole, tout à l’heure. Tu racontais quelque chose d’important, et j’ai tout ramené à moi, sans que tu puisses terminer. Je balbutie une justification boiteuse, mais tu te diriges déjà vers le salon, où un karaoké se prépare. Je passe le reste de la soirée à ressasser ma faute en écoutant les autres fausser sur Ayoye.

Tu as raison, j’ai volé ton moment. Sans m’en rendre compte, j’ai pris le rôle de la sœur rivale, celle qui veut montrer qu’elle sait, qu’elle gagne. J’essaie d’être une bonne amie, mais je te trigger, sans le vouloir. Je te blesse. Moi aussi, ça me heurte d’être pointée du doigt.

Nous nous expliquerons plus tard, comme nous le faisons tous les deux ans, dans une mise au point lourde de tensions accumulées où nous réitérons la force de notre amitié, malgré ses écueils.

C’est un cycle permanent. Nous prenons nos distances, puis nous nous retrouvons. Nous essayons. Ça va de mieux en mieux, ça coule, ça s’améliore. Nous nous aimons tellement, après tout. Avec qui d’autre partager nos peines de cœur et nos conneries, nos joies, nos échecs, l’intimité simple d’un après-midi d’écriture? Pourtant, sans y prendre garde, la saison change, le ciel se couvre, la pluie revient. Il y a une limite aux difficultés qu’une amitié peut endurer, pensons-nous. Le moment fatidique est peut-être venu, cette fois.

À la place de rompre le lien, j’imagine des solutions. Je ne veux pas te perdre; c’est toi ma sœur. Tu es le nœud, le cœur.

 

* * *

 

Dans Frances Ha, deux meilleures amies, Sophie et Frances, s’avouent qu’elles se sont toujours admirées mutuellement, voire enviées, dans ce qu’elles admettent être une forme de compétition. Pourtant, malgré cette rivalité, elles sont ce que chacune a de plus précieux au monde: une amitié aussi vibrante qu’un véritable amour. Tout au long du film, elles ne cessent de se dire qu’elles s’aiment au téléphone, en s’endormant, en se croisant dans la rue — aussi banalement que deux amoureux réaffirmant la constance de leurs sentiments. Mais elles sont amies, les dialogues prennent bien la peine de nous rappeler qu’elles sont straight, écartant toute intrigue amoureuse entre elles.

Adrienne Rich et Lillian Faderman ont relevé que les amitiés romantiques entre femmes étaient chose courante aux xviiie et xixe siècles. Ces relations faites d’affection, de soutien émotionnel, d’échanges intellectuels et d’intimité étaient centrales dans la vie des femmes, coupées de tous liens profonds avec les hommes. Si les lesbiennes modernes ont revendiqué les rapports charnels qui se cachaient (sans doute) sous ces relations, il faut aussi y voir des amitiés qui tirent vers l’amour, qui assument leurs sentiments amicaux. J’aime penser que ces amitiés n’ont jamais disparu, et qu’elles existent encore, innommées. Une sorte d’envers féminin de la bromance.

L’histoire de Frances Ha est celle d’un éloignement: Sophie, prise par son couple naissant et son nouveau métier, abandonne Frances à son éternelle enfance. Frances a du chagrin. On sent son désœuvrement dans chaque scène, même si elle s’entoure d’une joyeuse bande de camarades; elle ne trouve pas auprès d’eux cette complicité, cette entente profonde par laquelle Sophie et elle se comprennent, d’un simple regard. Frances a perdu sa sœur. Elle la retrouvera plus tard, changée — et leur amitié, dans le même souffle, se transformera.

 

* * *

 

Ton visage apparaît sur l’écran de mon ordinateur, radieux d’une joie nouvelle. «Salut! Ça va?» Des sons ambiants me parviennent, décomposés par la transmission numérique. «Oui, oui. Et toi?» Tu sembles heureuse dans ta vie réinventée, près du fleuve, épanouie par un amour inattendu. Tu me manques, j’avais oublié combien ton amitié me manque. Je voudrais faire partie du cadre, fumer une roulée avec toi. Je peux presque sentir l’odeur de celle que tu viens de t’allumer; le tabac humide sous les doigts, le goût râpeux dans la gorge. Mais tu as déménagé à 500 kilomètres de Montréal pendant la pandémie, et depuis, nous n’avons cessé de nous éloigner.

Nous blaguons un peu, mais nous savons que la conversation sera difficile. J’ai décidé de prendre une pause; je te l’ai annoncé quelques jours plus tôt. Ton expression farceuse laisse place au sérieux quand tu te rappelles: ah oui, c’est un break-up talk, après tout.

Comment l’avouer? Je t’envie. Je voudrais faire partie de ton bonheur, ne pas être emmurée dans la vieille vie dont tu ne veux plus, celle qui nourrissait ta mélancolie. J’ignore que, toi aussi, tu te débats avec ta jalousie — envers la place que je prends dans le monde littéraire, une place qui t’attend, je n’en ai aucun doute, et pour laquelle je t’envierai peut-être plus tard.

Nous savons toutes les deux qu’il nous faut déconstruire ce jeu de miroirs. Nous le savons, en théorie, mais les sentiments sont plus forts, héritiers d’une histoire qui nous précède et nous dirige. Il faudrait être contente pour l’autre, juste contente, sans cet arrière-goût amer de la table familiale, où l’existence de la sœur efface systématiquement la nôtre. C’est la loi de la Schtroumpfette: nous ne pouvons pas être extraordinaires toutes les deux.

À la fin de notre entretien, ton visage s’évanouit dans sa réalité, que j’imagine si merveilleuse, comme j’ai toujours imaginé ma sœur avoir une vie plus réussie que la mienne. Je marche vers le dépanneur avec ma grisaille au-dessus de la tête, privée de fleuve, d’amour, de renouveau. Te laisser partir est un chagrin sans nom. C’est une sensation claire dans la cigarette usinée que je viens de m’acheter au marché Ami (le bien nommé), sa fumée rugueuse, incomparable à la roulée incroyable que tu devais brûler, là-bas.

Je ne te reverrai plus. La blessure ne peut pas être guérie: il n’y a pas de sœur, il n’y en a jamais eu.

 

* * *

 

Un hiver, un printemps et un été sédimentent notre silence. Au moment où les feuilles des arbres déploient leurs premières rougeurs, je tombe amoureuse d’une personne qui habite tout près de ton village. C’est étrange de rouler 500 kilomètres pour lui rendre visite, sans rien t’en dire. Mes pensées me ramènent sans cesse vers toi, que je sais voisine. Je voudrais te montrer la maison ancestrale de mon amoureux·se, et la chambre où j’écris, les yeux perdus dans le fleuve. Vois-tu les oies migrer à ta fenêtre, toi aussi, en ciselant une phrase qui te résiste?

Je te retrouve dans un restaurant de ton village. Nous jacassons comme des pies, à croire que nous nous sommes quittées hier. Déjà nous avons des livres à nous échanger, un balado auquel tu m’invites à collaborer. Il faudra nous expliquer quand nous serons prêtes, mais pour l’instant, je brûle de savoir, comment avance ton manuscrit? Tu étais si brillante dans cette entrevue, à la radio; bien sûr que je t’ai écoutée.

Ma nouvelle relation ne survivra pas à la distance. Mais notre amitié se reconstruira. Comme si l’éloignement avait permis de nous rapprocher davantage. Le fait d’habiter des territoires différents, d’être transformées par la vie que nous avons choisie, le confirme: je ne suis pas toi, pas plus que tu n’es mon reflet. Nous pouvons nous admirer sans être menacées par l’autre.

En achevant cette lettre, je découvre dans l’essai S’engager en amitié une philosophie inédite du conflit entre amies. Pour Camille Toffoli, les frictions et les explications qui leur succèdent seraient moins la marque d’un échec relationnel que d’une véritable volonté de s’entendre. Je veux croire, moi aussi, que nos réconciliations parlent d’une sororité inconditionnelle, comme on le dit de l’amour familial.

Les amitiés cosmiques telles que la nôtre n’ont pas de happy end facile. Il arrive que les vieilles tensions resurgissent, au détour de paroles prononcées ou interprétées trop vite, mais nous les désamorçons avec la souplesse de celles qui refusent le réflexe de la rivalité. Et peut-être y aura-t-il d’autres points de rupture, mais j’ai confiance en nous. Le nœud nous lie, pulsant, un enchevêtrement d’artères vitales. Nous avons bien fait de nous entêter.

 

Références 

Nelly Arcan, Putain, Paris, Éditions du Seuil, 2001.

Noah Baumbach, Frances Ha, RT Features, Scott Rudin Productions et Pine District Pictures, 2012.

Chloé Delaume, Mes bien chères sœurs, Paris, Éditions du Seuil, 2019.

Lillian Faderman, Surpassing the Love of Men: Romantic Friendship and Love between Women from the Renaissance to the Present, New York, William Morrow and Company, 1981.

bell hooks, «Sisterhood: Political Solidarity between Women», dans Feminist Theory: From Margin to Center, New York, Routledge, [1984] 2015.

Adrienne Rich, «La contrainte à l’hétérosexualité et l’existence lesbienne», traduit de l’anglais par Christine Delphy et Emmanuèle de Lesseps, Nouvelles questions féministes, no 1, mars 1981.

Camille Toffoli, S’engager en amitié, Montréal, Écosociété, 2023.

 

Maryse Andraos, écrivaine en résidence de la revue Mœbius en 2023, signe avec «Nœud, sœur, cœur» le deuxième texte de son triptyque Fondations. Ce texte a été publié dans le numéro 179 de Mœbius, codirigé par Jennifer Bélanger et Kesso Saulnier, qui avait pour thème: «Nous pouvons enfin laver nos blessures».