La Fabrique Culturelle

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Dossier

Manif d’art 8 | Hymne à la joie

Est-on dans une ère de «réalisme dépressif assumé»? C'est du moins ce que pense notre réalisatrice Marjorie Champagne qui est allée faire un tour à la Manif d'art dans l'espoir d'y trouver la gaieté promise dans le thème exploité cette année: «L'art de la joie». Et, bonne nouvelle: on en sort heureux.se.

14 mars 2017

En 1970, Renée Claude chantait « C’est le début d’un temps nouveau! » :

C’est le début d’un temps nouveau
La terre est à l’année zéro
La moitié des gens n’ont pas trente ans
Les femmes font l’amour librement
Les hommes ne travaillent presque plus
Le bonheur est la seule vertu

Un texte qui appartient vraisemblablement à une autre époque. Étant née à la fin des années 70, j’ai passé mon adolescence à me remplir les oreilles de Nirvana et de Radiohead, je portais un chandail de laine noir, et une épingle à couche dans l’oreille en guise d’ornement…

Bref, ce n’était pas la joie, c’était le grunge. Aujourd’hui, cette époque romantico-déprimante semble vouloir se poursuivre, mais sans l’aspect romantique. Je pousserais même l’audace jusqu’à affirmer que la décennie que nous traversons se caractérise par un réalisme dépressif assumé. C’est dans ce sombre contexte que les organisateurs de la Manif d’art 8 de Québec ont choisi «l’art de la joie» comme thématique de l’événement, encourageant ainsi les artistes à transcender cette noirceur en créant. Ce choix n’est pas anodin, explique Alexia Fabre, commissaire de la biennale :

«Aujourd’hui plus que jamais, la joie est un combat, elle est une arme pour résister à ce qui nous submerge. Ici, à Québec, pendant trois mois, les œuvres vont affirmer ce droit à la joie. Joyeuses, inquiètes, solaires, drôles, caustiques et poétiques, toutes seront la manifestation de cette force, c’est l’art, c’est la joie.» – Alexia Fabre, commissaire de la biennale Manif d’art 8 de Québec

C’est donc affublée de mon chandail fluo en clin d’œil aux années 80, cette décennie un peu plus joyeuse, que je suis partie à la recherche du «temps nouveau» dont parlait Renée Claude à travers les différents sites de la Manif d’art de Québec.

1- Parade, 2014-2016, Jacynthe Carrier et L’orchestre d’hommes-orchestres

Jacynthe Carrier et L’orchestre d’hommes-orchestres, Parade, 2014-2016. 2 vidéos HD couleur 57 minutes et 8 minutes en boucle, sons, vingt-neuf photographies impression jet d’encre, installation d'objets et artefacts de performance divers. Photo : MNBAQ, Idra Labrie
Jacynthe Carrier et L’orchestre d’hommes-orchestres, Parade, 2014-2016. 2 vidéos HD couleur 57 minutes et 8 minutes en boucle, sons, vingt-neuf photographies impression jet d’encre, installation d’objets et artefacts de performance divers. Photo : MNBAQ, Idra Labrie

La photographe Jacynthe Carrier et l’orchestre d’hommes-orchestres proposent un assemblage de photos tirées d’une vidéo. Cette vidéo, témoin d’une parade effectuée dans un paysage bucolique, met en scène des personnages qui semblent appartenir à une autochtonie réinventée que l’on pourrait qualifier de post-apocalyptique. Une troupe de gitans bigarrés collectionne des objets comme autant d’artefacts du genre humain. Le début d’un temps nouveau, dites-vous?

Saviez-vous que l’orchestre d’hommes orchestre est l’ensemble récipiendaire du prix Glenn-Gould de 2014? Voyez ici Robert Lepage leur remettre ce prix.

2- Soudain, la beauté (2016-2017), Pierre et Marie (Québec, Canada)

Le duo Pierre et Marie (Pierre Brassard et Marie-Pier Lebeau) de Québec nous propose pour cette 8ième Manif d’art une œuvre toute en peluche. C’est ce duo qui, majoré d’un troisième membre (Vincent Hinse), forme le collectif Acapulco. En 2010, ce collectif  nous proposait le spectaculaire Projet clés en main, qui présentait littéralement une tranche de maison de banlieue en plein cœur du quartier Saint-Roch, à l’endroit où se situe désormais la brûlerie Saint-Henry.

Pierre et Marie, (Québec, Canada), Soudain, la beauté (2016-2017), Installation
Pierre et Marie, (Québec, Canada), Soudain, la beauté (2016-2017), Installation

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L’œuvre que le duo Pierre et Marie nous présente dans le cadre de la Manif rassemble une multitude de «toutous» vidés et brodés formant une péninsule multicolore sur laquelle une étrange ville prend place. Architecture de l’enfance déchue? Représentation fantaisiste d’un amour perdu ou brisé? Fin des illusions liées au monde de l’enfance? Soudain, la beauté nous fait instantanément sourire, mais nous ramène rapidement à cette part d’ombre qui sommeille en nous. Un mécanisme qui fonctionne un peu de la même manière que cette maison de banlieue éventrée.

Projet clés en main, Collectif Acapulco, 2010, Installation. Crédit photo Christian Baron.
Projet clés en main, Collectif Acapulco, 2010, Installation. Crédit photo Christian Baron.

3- Danses du scalp (2012), Annette Messager (France)

Des cheveux qui tourbillonnent grâce au vent propulsé des ventilateurs, au premier coup d’œil, c’est hilarant! Avons-nous affaire à des sorcières? L’une d’elle porterait même son chapeau conique…

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Crédit : Annette Messager, Danses du scalp, 2012. Installation, 4 perruques féminines, 4 ventilateurs. Collection du MAC VAL, France. Photo : MNBAQ, Idra Labrie.
Crédit : Annette Messager, Danses du scalp, 2012. Installation, 4 perruques féminines, 4 ventilateurs. Collection du MAC VAL, France. Photo : MNBAQ, Idra Labrie.

L’euphorie de la surprise passée, la réflexion se dirige vers un propos féminin qui s’articule autour de la chevelure, outil de séduction et d’obsession. Le scalp, quant à lui, réfère au trophée et à cette matière vivante qui pousse même après la mort, à en croire la légende. Matière rebelle? Femme rebelle? À propos de sa démarche artistique, Annette Messager affirme au Journal l’Express (France) :

Je suis une féministe, mais pas une militante. A la dénonciation directe je préfère les chemins de traverse. Je me suis donc servi des éléments traditionnels de notre culture: des objets pouvant appartenir à l’univers de la maison, matériaux considérés comme des attributs féminins.

4- The Time of Butterflies (2011), Parastou Forouhar

Parastou Forouhar est une artiste irano-allemande qui a quitté son pays d’origine en 1998 suite à l’assassinat politique de ses parents. Le prénom de sa mère, Parwaneh, signifie « papillon » en farsi. Cette tapisserie représente un envol de papillon à l’intérieur duquel l’artiste a intégré des symboles liés à la répression et la violence. Une œuvre qui parle de résilience et de liberté. À voir chez Engramme.

The Time of Butterflies, 2011 (Papier peint) issu de Papillon Collection, 2010 (Estampes numériques) par Parastou Forouhar. Photos Courtoisie de Manif d’art 8 – La biennale de Québec, photo de Renaud Philippe.
Photo : Hubert Gaudreau
Photo : Hubert Gaudreau

Elle est aussi l’auteure de cette percutante série de photos issue d’une performance intitulée Swanrider réalisée en 2004 en Allemagne (non présentée à Québec).

Swanrider, Parastou Forouhar, 2004, Courtesy Pi Artworks Istanbul/London and the artist.
Swanrider, Parastou Forouhar, 2004, Courtesy Pi Artworks Istanbul/London and the artist.

Swanrider IV, 2004, digitalprint on aludibond, 80 x 80cm

 

5- Le volet art public de la Manif

Le volet art public de la Manif d’art s’étale en plus de quinze lieux différents. Parmi ces œuvres, celles de Jean-Charles Massera (Paris, France) et de Mathieu Valade (Chicoutimi, Canada). Tels des éléments incongrus cachés dans la trame urbaine, ces créations qui nous font sourire et nous ramènent à la joie procurent aussi un sentiment d’étrangeté lorsqu’on les croise.

 

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Speed Reinventing, 2016-2017, Affiches, par Jean-Charles Massera, (Paris, France). Photos Courtoisie de Manif d’art 8 – La biennale de Québec, photo de Renaud Philippe.
Speed Reinventing, 2016-2017, Affiches, par Jean-Charles Massera, (Paris, France). Photos Courtoisie de Manif d’art 8 – La biennale de Québec, photo de Renaud Philippe.
Mythe et évidence, 2016-2017, Sculpture, par Mathieu Valade. Photos Courtoisie de Manif d’art 8 – La biennale de Québec, photo de Renaud Philippe.
Mythe et évidence, 2016-2017, Sculpture, par Mathieu Valade. Photos Courtoisie de Manif d’art 8 – La biennale de Québec, photo de Renaud Philippe.

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Ma quête n’aura pas été vaine. La joie comme arme de destruction massive à l’ambiance taciturne qui règne en ce moment est efficace. Je vous encourage vivement à visiter (tout en sifflotant Renée Claude…) les différents sites où les expositions prennent place, afin d’être à votre tour contaminé par un sentiment de renouveau. La Manif d’art 8 se poursuit jusqu’au 14 mai 2017, mais certaines expositions présentées dans cet article prennent fin plus tôt. Consultez le http://manifdart.org/

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